Catherine Frot remonte sur les planches pour endosser le rôle mythique de Winnie, avec un enthousiasme contagieux.
« Et maintenant ? » se demande Winnie, prisonnière d'un mamelon rocheux dans un monde indéfini, avec pour seule compagnie celle de Willie, son mari mutique et chaque jour un peu plus diminué. Comment « tirer cette journée », quand le corps entravé condamne à l’inertie, et que seuls subsistent les mots et les objets d'un grand cabas noir pour habiter le temps qui s'étire ? Sortir, ranger, enlever, remettre, prier, chanter, se coiffer, et surtout parler, encore et toujours – même si parfois « les mots vous lâchent » ou se muent en « vieux mots » fossilisés à force d'être répétés.C'est une Catherine Frot fidèle à elle-même, un rien gouailleuse, un rien innocente, qui accomplit ce rituel tragi-comique fondateur de la dramaturgie de Beckett, avec un plaisir manifeste. Après Madeleine Renaud, Catherine Samy ou Denise Gence, éminentes interprètes de ce classique du théâtre, Frot porte la lucidité grinçante de ces « beaux jours » désespérément vides avec la volonté de rendre dérisoire la tragédie humaine. Et nous transporte facilement avec elle, entre amusement et effarement, dans cet enlisement si farouchement combattu à coup de babil, appliqué à l’inventaire d’un univers dépeuplé.
Après un détour chez Molière et Mirbeau, Marc Paquien s’attaque à Beckett avec humilité, repoussant la tentation de la sur-interprétation pour livrer, en seulement 1h30, une partition sobre et accessible où l’énergie clownesque l’emporte sur l’intention mortifère. Une initiative bienvenue pour une pièce réputée aride, mais où la force du désespoir se trouve parfois affaiblie par la légèreté burlesque.Reste la vitalité d’une Catherine Frot radieuse, perchée sur sa coquille d'huître, et clamant son increvable désir de parler, jusqu’au dernier souffle, contre l’abîme du silence.
Du 20 janvier au 29 mars 2012
Théâtre de la Madeleine