Mais pourquoi est-il si méchant ?
En 1993, quand la horde monstrueuse d’Action Mutante d’Álex de la Iglesia déboula sur nos écrans, découvrir un film de science-fiction en provenance d’Espagne était indéniablement exotique. Vingt ans plus tard, le fantastique ibérique, et plus largement hispanophone, est devenu monnaie courante dans les salles. Comment expliquer ce phénomène, à l’heure où le reste de l’Europe échoue à s’imposer sur la scène fantastique ?
Mama, qui sort ce mois-ci sur nos écrans, a beau être distribué par une major américaine, sa filiation avec le cinéma espagnol n’en reste pas moins extrêmement forte : réalisé par l’Argentin Andrés Muschietti, un cinéaste installé à Barcelone depuis plusieurs années, le film a été conçu par une équipe majoritairement ibérique. « Nous avions même pensé tourner en Espagne, révèle le cinéaste. Juan Carlos Fresnadillo (réalisateur d’Intacto et de 28 semaines plus tard – ndlr) devait produire le film, avant que Guillermo del Toro ne s’implique. » Universal ne s’y est pas trompé : le succès surprise de Mamaaux États-Unis a offert une nouvelle manifestation de la vitalité du fantastique hispanophone.
Pour bien comprendre ce phénomène, il convient de rappeler que ce courant n’est pas une génération spontanée : « Il existe une vraie tradition d’artistes surréalistes en Espagne, analyse Muschietti. Dalí, Miró ou Gaudí ont tous reflété l’amour du pays pour le bizarre. » Cette tradition a perduré sur grand écran dès le cinéma des origines, avec le pionnier Segundo de Chomón, un rival de notre Georges Méliès national. Suivirent Paul Naschy (un ancien catcheur starifié pour son rôle fétiche de loup-garou, apparu pour la première fois en 1968 dans Les Vampires du docteur Dracula) ou encore le chantre des films d’exploitation mêlant sadisme et érotisme, Jesús Franco, cinéaste culte disparu le 2 avril dernier. Autant d’œuvres exutoires pour un peuple placé sous le joug de la dictature franquiste qui, très paradoxalement, tolérait l’existence de ces œuvres à l’unique condition que leur intrigue ne se déroule pas en Espagne.
Si cet héritage fantastique est indéniable, il est loin de tout expliquer. L’une des figures de proue du genre, Jaume Balagueró, coréalisateur de l’un des plus grands succès de cette vague horrifique, [Rec], sorti en 2007, précise sur un bonus du DVD de son film : « Je ne crois pas qu’une division culturelle existe avec nos confrères d’autres pays. J’estime que nous sommes les descendants du même cinéma que vos compatriotes Alexandre Aja ou Xavier Gens. » Comme les deux cinéastes français, cette génération s’est découvert un amour pour l’horreur dans les années 1980, notamment avec l’explosion du marché de la vidéo. Leurs influences viennent donc autant d’Espagne que d’Italie, d’Angleterre ou, bien entendu, des États-Unis. Il est d’ailleurs rare que les cinéastes espagnols se réfèrent à leurs racines nationales, même si une partie d’entre eux (Balagueró, mais aussi Iglesia, Paco Plaza ou Mateo Gil) ont rendu hommage à la série télévisée d’horreur conçue par Narciso Ibáñez Serrador, Historias Para Nos Dormir, avec l’anthologie Peliculas Para No Dormir, diffusée à partir de 2007.
L’expansion du fantastique ibérique est donc autant affaire de culture que de système. C’est ce qui a poussé Muschietti à quitter l’Argentine pour s’installer dans la capitale catalane : « L’Espagne a bénéficié d’un contexte économique et social idéal pour que de jeunes artistes puissent s’exprimer en toute liberté, sans devoir forcément œuvrer dans le cinéma dit “d’auteur”. » Dès les années 1990, l’industrie cinématographique espagnole a encouragé l’existence du genre. Ce n’est d’ailleurs pas le fait du hasard si l’Espagne est la contrée du Festival de Sitges, meilleure manifestation dédiée au cinéma fantastique d’Europe sinon du monde entier. Mais surtout, le genre n’est jamais ostracisé par l’industrie cinématographique transpyrénéenne. Ainsi, Iglesia fut récompensé d’un Goya du meilleur réalisateur dès son second film, le démoniaque Le Jour de la bête (1995). Et malgré une œuvre majoritairement affiliée au genre, le cinéaste fut élu trois années de suite président de l’Académie des arts et des sciences cinématographiques d’Espagne, tandis que son confrère Alejandro Amenábar asseyait la légitimité du fantastique espagnol avec les triomphes de Tesis, Ouvre les yeux et surtout Les Autres, production américaine tournée avec une star hollywoodienne dans la péninsule ibérique. « Ces deux cinéastes ont été une source de motivation pour les jeunes en prouvant qu’on pouvait faire des films fantastiques ambitieux et de qualité », explique Muschietti.
Parallèlement, l’honorable Pedro Almodóvar fit beaucoup pour l’expansion du genre en produisant, avec son frère Agustín, le premier film espagnol du Mexicain Guillermo del Toro, L’Échine du diable (2001). Continuellement récompensé par l’institution, le cinéma fantastique est également prisé des plus importants investisseurs nationaux, comme la chaîne Telecinco, équivalent de notre TF1 national, qui fut, selon Toro, « le partenaire financier idéal du Labyrinthe de Pan et, plus tard, de L’Orphelinat (de Juan Antonio Bayona – ndlr) ». Un tel soutien doit évidemment beaucoup au public de la péninsule, qui n’a aucun mal à accorder sa confiance à ses compatriotes quand il s’agit de frissonner. Ce contexte favorable aboutit en 2001 à une initiative culottée : la création de Fantastic Factory, compagnie de production affiliée au géant de l’industrie Filmax, qui, comme aux heures glorieuses de la Hammer, n’était destinée qu’à produire des films fantastiques. Cette belle aventure aura pourtant marqué les limites de l’expansion du genre : six ans plus tard, Fantastic Factory fermait ses portes, avec un bilan économique et artistique peu convaincant.
Cette fermeture annonçait des heures sombres pour le cinéma espagnol. Frappé de plein fouet par la crise économique, le secteur montre aujourd’hui des signes de faiblesse inquiétants. Certes, le fantastique continue à être représenté, comme en témoigne The End, film apocalyptique qui sort ce mois-ci directement en vidéo en France. Mais il semble que pour survivre, le fantastique espagnol doive impérativement sortir de ses frontières. Ainsi, en novembre dernier, Amenábar nous confiait que l’expatriation était la seule issue possible. Force est de constater qu’aujourd’hui, c’est à l’étranger que ces cinéastes trouvent asile : le Madrilène Gonzalo López-Gallego avec Apollo 18, le Barcelonais Jaume Collet-Cera avec Esther ou encore Juan Carlos Fresnadillo avec 28 semaines plus tard sont quelques exemples de cette récente dispersion. Une fuite de talents qui devrait être encouragée par le triomphe aux États-Unis de Mama, dont plus de 50 % des entrées au box-office américain furent assurées par un public d’origine sud-américaine ou espagnole. Délaissé par les institutions mais plus que jamais soutenu par son public, le fantastique hispanophone a donc encore de beaux jours devant lui.
Mama de Andrés Muschietti
Avec Jessica Chastain, Nikolaj Coster-Waldau...
Distribution : Universal Pictures
Sortie : 15 mai
The End de Jorge Torregrossa, en DVD (Seven Sept) le 13 mai