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LIVRES BD // 10 Septembre 2012

Dix jeunes romanciers qui font la rentrée

_Par Bernard Quiriny et Gladys Marivat

Pauline Klein (c) Gérard Berreby

Certains publient pour la première fois (Julia Deck), d’autres sont des auteurs confirmés (Jakuta Alikavazovic), tous sont à lire, ici et maintenant. Bonnes lectures. 

Pour parier sur la nouvelle génération, mettre en lumière les grands noms de demain, nous avons retenu dix romanciers français de moins de quarante ans qui, dans des registres différents, font l’actualité de cet automne.

 

Aurélien Bellanger

La Théorie de l’information (Gallimard, 496 pages, 22,50 €)

Aurélien Bellanger, jeune libraire passé de l’autre côté, est la révélation de cette rentrée : son premier récit est une œuvre hors normes, à la croisée du délire geek et du roman national, inédit, jouissif, incroyablement brillant. Des années 1980 à nos jours, il raconte le destin de Pascal Ertanger, adolescent no life passionné d’informatique qui devient un franc-tireur à la Xavier Niel, milliardaire et acteur-clé des aventures techniques de son époque, du Minitel au web 2.0. Pascal Ertanger est-il le héros revanchard d’une épopée nationale ? Ou un Batman à la française, allégorie de la défaite de la modernité ? Malgré des digressions encyclopédiques un peu vaines, ce roman s’offre comme une manière d’ethnographie d’une civilisation disparue : celle des théories qui ont façonné la deuxième moitié du XXe siècle, parmi lesquelles la « société de l’information ». À la fin, c’est un nouveau monde bien moins lisible et contrôlable qui s’annonce, sous l’empire des machines et de quelques fortunés qui se rêvent en Dieu. _G.M.

 

Jakuta Alikavazovic

La Blonde et le Bunker (L’Olivier, 204 pages, 16,50 €)

Révélée en 2007 avec Corps volatils (Goncourt du Premier Roman), Jakuta Alikavazovic, née en 1979, illumine cette rentrée avec un roman délirant et sensuel, un cabinet de curiosités où il est question de « classificateurs » de bibliothèques compulsifs, du gène du film noir et d’une phrase en guise de testament. Cette phrase, c’est le pauvre Gray qui en hérite des mains de John Volstead, célèbre écrivain et ex-mari de son amante, la blonde et destructrice Anna. On y fait référence à une collection d’art fabuleuse que la belle prétend avoir détruit… Tandis qu’Anna se fait de plus en plus aérienne, Gray mène l’enquête en Italie. La mention de l’accident auto-érotique (la possibilité de jouir de son reflet ou, encore plus « vertigineux », d’une idée) nous met sur une piste : tout tourne autour de l’image. Le fait que l’histoire d’amour entre Volstead et Anna repose sur une photo le confirme : ce polar bizarre pourrait aussi bien être un très beau roman sur l’amour, ses méandres et ses obsessions. _G.M.

 

Julien Capron

Trois fois le loyer (Flammarion, 384 pages, 20 €)

Après trois romans situés dans une contrée imaginaire nommée République, Julien Capron s’empare de la réalité à travers l’un de ses fléaux les plus répandus et médiatisés : la crise du logement. Ou comment Cyril et Pauline, jeune couple de bobos trentenaires, free-lances pleins de rêves de bonheur mais sans argent, sont jetés à la rue par la fameuse « crise ».  Leur seule solution pour s’en sortir est aussi la moins rationnelle : un tournoi de poker dont le lot unique est un luxueux F3, autant dire la lune. Car, à Paris, pour se loger, il faut gagner « trois fois le loyer » et présenter un dossier d’un poids à faire pâlir un fonctionnaire… Leur couple est menacé, la guerre est déclarée dans ce Paris devenu « un piège qui ne veut pas de ses habitants ». Grâce à une écriture tendue très proche du scénario (c’est son deuxième métier), force rebondissements (un poil too much) et une dramatisation très efficace du tournoi de poker, Julien Capron nous prend au jeu de ce quatrième roman très divertissant. _G.M.

 

Mathieu Larnaudie

Acharnement (Actes Sud, 208 pages, 18 €)

« La parole politique n’est jamais, sauf en de très rares exceptions, l’expression d’une singularité autonome. » L’auteur de ce diagnostic, ex-plume pour un ministre, sait de quoi il parle. Aujourd’hui retiré des affaires, il écrit « pour de faux » des discours parfaits et regarde les débats électoraux à la télé en décodant tout d’un œil de pro… Mais un événement curieux trouble sa solitude : des gens utilisent le viaduc au-dessus de chez lui pour se suicider. Les corps sans vie se multiplient dans son jardin, les visites des gendarmes aussi… Quel rapport entre la critique de la com et les pulsions suicidaires d’inconnus ? Mathieu Larnaudie fait avancer ces deux lignes en parallèle et dissèque avec hargne la médiocrité de la rhétorique politique, en montrant les coulisses du pouvoir et l’insincérité des images fabriquées par les spin doctors. Un roman cinglant dont les longues phrases sinueuses et élégantes agissent comme un contrepoison littéraire à la tyrannie médiatique des « petites phrases ». _B.Q.

 

Julia Deck

Viviane Élisabeth Fauville (Minuit, 160 pages, 13,50 €)

Fraîchement larguée par son mari, Viviane Élisabeth Fauville ne s’est pas éternisée à pleurer chez son psy : elle l’a trucidé avec l’un des couteaux offerts pour son mariage ! Faut-il l’arrêter pour autant ? La police, après tout, la sait de bonne famille, même si elle est frappée. Le commissaire hésite. Bonne âme, l’auteur de ce premier roman superbement absurde nous met sur la piste. Entre ses mains, Viviane subit de belles métamorphoses : mère hystérique en pyjama, elle sera aussi cougar masochiste et reine de la traque en trench dans un Paris très Nouvelle Vague. Dans une intrigue où l’on devine l’influence des Gommes d’Alain Robbe-Grillet, Julia Deck détruit une à une les certitudes sur lesquelles repose son intrigue (la culpabilité de l’héroïne, l’identité de ses personnages) et distille du soupçon dans notre jugement de lecteur-enquêteur. Peu à peu apparaît l’absence de maîtrise qui se joue dans le crime (son mobile et sa résolution) et dans la littérature. Virtuose. _G.M.

 

Régis de Sá Moreira

La Vie (Au Diable Vauvert, 120 pages, 15 €)

Il y a un petit côté Perec ou Queneau dans le cinquième livre de Régis de Sá Moreira, construit selon le même principe que Courts-circuits, le roman d’Alain Fleischer : à chaque paragraphe (trois ou quatre lignes, pas plus), on change de narrateur, comme si la caméra sautait d’un personnage à l’autre dans une sorte de zapping géant. Ce n’est pas un roman choral : plutôt un exercice de style basé sur le zigzag et la concaténation, qui accumule des microfictions reliées par le hasard, les probabilités et l’effet papillon. La parole circule ainsi parmi des dizaines de couples, un critique de cinéma, un chat, Scarlett Johansson, un dentiste et des centaines d’autres… Le procédé a bien sûr ses limites, mais Régis de Sá Moreira sait trouver la bonne distance (120 pages) pour faire de cette Vie un roman-concept inattendu et réussi, franchement décalé dans cette rentrée littéraire où il remplit son rôle d’ovni attachant. Le genre de petit livre qu’on aimera lire autant qu’offrir. Faites passer ! _B.Q.

 

Pascal Guillet

Branta Bernicla (Verticales, 208 pages, 16,90 €)

Qu’est-ce qu’un premier roman écrit par un Franc-Comtois de 31 ans peut apporter à l’abondante production culturelle traitant de la crise boursière ? Ce qui a souvent manqué jusqu’alors, tout simplement : l’extrême banalité, l’absence de théâtralité. Branta Bernicla nous fait vivre cinq jours dans la vie de Simon, ex-élève d’une école de commerce parti tenter l’aventure de la City londonienne. Bercé par sa voix monotone, son humour gentiment cynique, on s’assoit à son bureau, on discute avec son patron qui, comme ses collègues, ne connaît rien à la géopolitique mais rivalise de certitudes quant aux conséquences du Printemps arabe sur la consommation chinoise. En une semaine, Simon gagnera des millions sur le marché du pétrole puis perdra tout, sans rien comprendre et en rêvant de tout plaquer. Guillet va-t-il nous offrir sur un plateau la rédemption d’un requin millionnaire qui vit hors du temps ? Pas sûr, car Simon est bien de notre temps. Un temps qui paye des gens comme lui. Un temps où tout va vite, sans savoir où. _G.M.

 

Gaëlle Bantegnie

Voyage à Bayonne (Gallimard, « L’Arbalète », 170 pages, 15,90 €)

On a découvert Gaëlle Bantegnie avec France 80, premier roman qui mettait en scène la… France des années 1980, et ses mythologies. On est cette fois en 1998, année de la victoire hexagonale en Coupe du monde, et la romancière s’intéresse moins au décor qu’au personnage, Emmanuelle, prof de philo de 25 ans qui prépare ses vacances. Après la fête de fin d’année, elle passe quelques jours chez ses parents, puis part avec son copain pour le Sud-Ouest. Tout irait bien si elle avançait dans Leibniz et si elle n’avait pas l’impression d’être suivie par une énorme araignée noire, variante de la Métamorphose… Vu de l’extérieur, Voyage à Bayonne est une chronique de couple et un tableau de la France ordinaire, baigné d’une douce ironie et porté par le fabuleux sens du détail de l’auteur. Par contraste, il y a ces visions pesantes qui plongent Emmanuelle dans l’hébétude, comme si elle résistait malgré elle au programme que la société lui impose… Un roman subtil et étrange qui confirme le talent de Gaëlle Bantegnie. _B.Q. 

 

Charly Delwart

Citoyen Park (Seuil, 492 pages, 21 €)

Un pays d’Asie nommé le Kamcha du Nord, où règne une dynastie de dictateurs surnommés « Grand Meneur » ou « Révéré Cher Gouvernant », avec sa capitale Songgyun et son idéologie officielle, le Muju, ça vous rappelle quelque chose ? La Corée du Nord, bien sûr ! Parce que la réalité de là-bas dépasse allègrement la pire des fictions dystopiques, Charly Delwart en fait une sorte de « roman vrai » qui raconte la destinée paranoïaque de Park Jung-wan (décalque de Kim Jong-il), héritier du soi-disant libérateur national Park Min-hun (Kim Il-sung, bien sûr). Grandi dans le mensonge, fasciné par le cinéma, Park brouille malgré lui la distinction entre fiction et vérité et gouverne en démiurge tout-puissant, comme un nabab sur un plateau de cinéma grandeur nature, avec le peuple entier pour figurants. Un peu austère à cause de son style blanc et dense qui rappelle la novlangue des brochures de propagande communiste, cet épais roman est une expérience de lecture qui joue jusqu’au bout la logique surréelle du totalitarisme. _B.Q.

 

Pauline Klein

Fermer l’œil de la nuit (Allia, 128 pages, 6,20 €)

« Appartement composé de deux pièces, troisième étage, clair et calme, parquet, moulures, cheminées. » C’est là qu’emménage la narratrice du deuxième roman de Pauline Klein, en-dessous du loft d’un couple d’artistes, Diane Toth (écrivaine qui s’inspire de son expérience de conseillère à Pôle Emploi) et Claude Tissien (auteur d’installations chocs à base d’animaux morts). Simultanément, elle se découvre un soi-disant demi-frère, actuellement derrière les barreaux, et entame avec lui une curieuse correspondance à sens unique… Derrière une allure anodine, ce court roman installe un brillant jeu de faux-semblants sur le thème du vrai et du faux, de l’art et de la vie. Où passe la frontière entre l’œuvre et la réalité quand la narratrice et Tissien flirtent par corrections de page Wikipédia interposées ? Un petit texte mystérieux et subtil qui creuse l’exergue de Jean Fertain, personnage tout aussi imaginaire que les autres : « La réalité est une invention de l’écriture pour y échapper. » _B.Q.

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