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AGENDA // 03 Juillet 2012

Holy Motors : interview de Denis Lavant

_Par Clémentine Gallot et Laura Tuillier

(c) Nicolas Guerin/Getty Contour

Au générique de Holy Motors, Denis Lavant est crédité pour onze rôles différents. À l’arrière d’une limo aménagée en loge de comédien, il est monsieur Oscar, l’homme qui se grime et se glisse tour à tour dans la peau d’un banquier, d’une mendiante, d’un mourant ou d’un tueur. Denis Lavant habite le cinéma de Leos Carax depuis son premier film, Boy Meets Girl. Il l’a retrouvé pour Mauvais sang et l’a suivi pendant trois ans dans la tourmente du tournage des Amants du Pont-Neuf. Et voilà que c’est encore lui que Carax projette dans la lumière pour parler de Holy Motors, tandis que le cinéaste reste dans l’ombre. Laissons l’acteur nous éclairer.

Soleil Lavant

Qu’avez-vous ressenti lors de la présentation à Cannes de Holy Motors ?

C’est une bouffée de délire. Pendant deux jours, on est traité comme un roi, avec voiture et chauffeur. On n’a rien à faire, on est représentant du film. Ce qui est cruel, c’est le rapport à la récompense. Je me suis rendu compte que ça rendait un peu bête. Parce que je m’en fous de ce truc qui brille mais j’ai quand même été un peu déçu. En revanche, et c’est le plus important, j’ai trouvé la présentation publique du film bouleversante. J’étais particulièrement ému pour Leos, de nouveau accueilli à Cannes. Je découvrais le film, j’ai eu de belles surprises, notamment au niveau de l’orchestration des séquences. Il y a également un travelling au Père-Lachaise, après la scène de la Samaritaine, que je trouve incroyable. Là, je me suis dit que Holy Motors, c’est une histoire de fantômes.

 

Le cinéma de Leos Carax a-t-il changé depuis Les Amants du Pont-Neuf, il y a vingt et un ans ?

Oui, dans Holy Motors, Leos se permet le rire. Un humour particulier, comme dans la dernière scène, le dialogue des limousines. Ce que j’aime par-dessus tout dans le film, ce sont les changements de tons. Il y a des moments bouleversants, des moments jubilatoires, d’autres franchement comiques.

 

Comment vous êtes-vous préparé pour le film ?

C’était très particulier, il y avait plein de choses très différentes à travailler en amont du tournage. Ce qu’on a répété le plus tôt, c’est l’accordéon. Moi, je pianote un peu mais je n’ai jamais pris de cours. J’ai bossé avec deux accordéonistes, pour être très délié, trouver le bon rythme avec le reste du choeur. On a aussi expérimenté avec la contorsionniste Zlata pour élaborer la chorégraphie. Autre rencontre importante : celle avec les bonobos. Il fallait qu’on fasse connaissance au moins six mois avant le tournage. On a été chez eux, vers Orléans. On a pris contact, ce n’était pas du tout rassurant, ils ont un sourire terrible. Lors du tournage, c’était compliqué parce que Tibi, ma « fille » dans le film, s’est braquée, elle restait collée à son dresseur, elle roulait des yeux. C’était panique à bord.

 

Est-ce un rêve pour un comédien de pouvoir incarner dans un seul et même film autant de personnages différents ?

C’est un cadeau magnifique de m’offrir cette palette de possibilités, et en même temps ce sont des épreuves. J’ai dû aborder les personnages d’une manière spécifique, je n’avais pas le temps de déployer de l’imaginaire, de creuser leur passé. La phase de maquillage était un moment privilégié pour leur trouver une identité : il fallait partir de l’apparence, du masque, et scruter ce qui apparaissait dans le miroir.

 

Parmi les rôles que vous interprétez, y en a-t-il un qui vous a plus marqué ?

Le rôle du père de famille m’a beaucoup troublé, c’est un personnage qui se situe entre Leos et moi, à la fois physiquement et dans la manière qu’il a de se comporter. J’étais vraiment spectateur de ce personnage. Ce mimétisme avec Leos, je n’en étais pas conscient jusqu’alors.

 

Vous n’aviez plus tourné de long métrage sous la direction de Leos Carax depuis Les Amants du Pont-Neuf en 1991. Les retrouvailles ont dû être fortes…

Oui, il y a eu la période qui va de Boy Meets Girl aux Amants…, avec deux ou trois ans entre chaque film. Et puis Les Amants…, ça a été le calvaire, l’expérience limite. Mais je ne regrette pas du tout. Je suis retourné au théâtre pour me refaire une santé. Ça a été une étape de travail et de vie. J’ai rencontré ma femme, j’ai eu des enfants. Ensuite, il y a eu Pola X, sans rôle pour moi, ce qui ne m’a pas vexé du tout. C’était bien pour Leos de se confronter à un autre. Moi, je savais que s’il me proposait quelque chose, je dirais oui immédiatement malgré le traumatisme des Amants… Ce qui ne veut pas dire que j’étais tranquille avant Holy Motors. Leos a une exigence énorme.

 

Est-ce compliqué d’être dans un tel rapport de proximité avec lui ?

Ce n’est pas évident. On est proches… oui et non. Notre relation est artistique, c’est là que nous sommes proches et complémentaires. Il a besoin de moi pour incarner, j’ai besoin de lui pour être vu. On est partis de là, c’est le coeur de notre relation. Mais nous ne sommes pas fusionnels dans la vie. Même si on habite le même quartier, il nous arrive de ne pas nous voir pendant longtemps. Leos m’introduit dans son univers, il me désigne comme le réceptacle de ses visions. Depuis Merde et encore plus dans Holy Motors, je me sens concerné. Cet histrion, cet homme de la rue, ça me parle. Ce type ahuri qui fout le bordel, cet anarchiste avec son langage secret trouve un écho en moi. Et puis la journée d’Oscar, c’est ma vie : je vogue de rôle en rôle, tous azimuts.

 

La caméra tourne pendant qu’Oscar se grime, comme si vous, le comédien, apparaissiez aussi à l’image…

Ce n’est pas tout à fait moi, c’est Oscar. Les hommes que je joue d’habitude chez Leos sont dans le réel, le frôlement est dangereux avec soi-même parce qu’on est dans le quotidien, l’actuel. On peut se perdre. D’ailleurs, dans Les Amants du Pont-Neuf, je me suis égaré. Dans Holy Motors, on est dans l’artifice, il fallait faire confiance à l’imaginaire, à la silhouette sculptée.

 

Dans le film, Oscar dit continuer « pour la beauté du geste ». Est-ce la clé du film pour vous ?

Oui, cette phrase marche avec une autre : « La beauté est dans l’oeil de celui qui regarde. » Le film parle non seulement de l’art, mais aussi et surtout de la vie. La scène avec Michel Piccoli donne du concret à cette succession de personnages, on peut comprendre qu’il s’agit d’un cinéma sans caméra ou alors avec des caméras cachées. Et il y a aussi de la cruauté parce que Piccoli me fait comprendre que je suis peut-être un comédien fatigué. Surtout que Leos devait jouer le rôle de Piccoli au départ. Forcément, ça me touche personnellement. « La beauté du geste », pour moi, elle est très concrète : j’ai commencé par la danse, ma première expression, c’est le mouvement, la recherche de la grâce, de l’harmonie. Je me reconnais dans cette nécessité de créer du beau et de le donner à voir.

 

Oscar passe de partenaire en partenaire au fil des scènes, ce qui change des autres films de Carax, très axés sur des couples solides. Était-ce exaltant pour vous ?

Oscar se définit beaucoup dans la rencontre avec ces actrices, toutes très différentes. Le rapport physique, l’émotion, tout ça se module en fonction de la partenaire. Finalement, la seule scène non jouée, non simulée, c’est celle avec Kylie Minogue. La séquence ne me faisait pas peur, je ne voyais pas de difficultés évidentes. Mais au tournage j’ai découvert une atmosphère très particulière, avec cette chanson qui parle d’un enfant disparu, ce rappel aux Amants… D’ailleurs, Leos avait proposé le rôle à Juliette Binoche. Elle a refusé, et c’est mieux. Ça inscrit ce souvenir dans l’imaginaire. J’ai senti une montée d’émotion énorme, la difficulté devenait de ne rien faire, d’être perméable à ce que donnait Kylie.

 

La façon qu’a Leos Carax de travailler avec vous a-t-elle évolué au fil des films ?

Oui, notre relation a évolué entre le cycle des Alex (nom de ses personnages dans leurs trois premières collaborations – ndlr) et nos retrouvailles à Tokyo. À l’époque de Mauvais sang, Leos n’avait pas confiance, il se défiait un peu de l’élément comédien. Il pensait que le comédien avait besoin d’une souffrance vécue pour incarner, ce dont je ne suis pas du tout convaincu. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de confiance entre nous. Autre chose : pour Holy Motors, j’étais beaucoup plus conscient du cadre, de l’image que fabriquait Leos et de ma place dans celle-ci. C’est très important, ça permet d’aller à l’essentiel, d’être précis, de contrôler la densité de son jeu. Les films de Leos ne sont pas dans la psychologie, les personnages se définissent plastiquement, il me semble. Pour Boy Meets Girl, il m’avait donné très peu d’éléments pour me nourrir, il m’avait simplement dit deux choses : ne pas plisser le front, ne pas garder la bouche ouverte si je ne parlais pas. Sur le tournage des Amants…, à un moment, je ne comprenais plus rien, je n’avais plus de repères, je ne savais plus qui était Alex. J’avais l’air hagard. Leos m’a dit « C’est ça, ton personnage : l’oubli dans les yeux ».

 

Et Eva Mendes, dans tout ça ?

La séquence avec Eva a été faite après les deux mois de tournage, comme un court métrage, parce qu’on attendait que la « star hollywoodienne » soit libre. Leos essayait de la surprendre, je crois. C’était monstrueux de découper sa robe avec les ongles de Monsieur Merde. Elle était plantée là, la pauvre.

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