CINEMA // 11 Avril 2012
Interview: Francis Ford Coppola
_Par Clémentine Gallot et Juliette Reitzer
À 73 ans, Francis Ford Coppola, cinéaste, producteur, entrepreneur etpatriarche, signe un film sublime sur la perte, la filiation et la création, àtravers l’histoire d’un écrivain sur le déclin embarqué dans une enquête aux contours fantastiques. Avec ses vampires, ses horloges déréglées et son héros endeuillé, Twixt condense les obsessions de son créateur sur un mode follement juvénile, faussement léger. Comme nous l’a soufflé le cinéaste, « que ce soit sérieux ou pas, c’est à vous de le décider ».
De passage dans une petite ville pour une séance de dédicaces, l’écrivain Hall Baltimore (Val Kilmer), pathétique « Stephen King au rabais », croise un shérif (Bruce Dern) qui le convainc de consacrer son prochain roman aux meurtres mystérieux qui hantent les lieux. Pour résoudre l’enquête et trouver la trame de son livre, Hall cherche le sommeil : dans ses rêves, il croise V (Elle Fanning), jeune vampire à la blondeur diaphane, et le poète Edgar Allan Poe (Ben Chaplin), qui le mettent sur la voie. Au-delà des jeux de cache-cache facétieux entre les personnages, Coppola exorcise la mort de son propre fils, il y a vingt ans. D’une étonnante liberté formelle – avec ses split-screens, ses nuits américaines, son noir et blanc teinté de rouge, sa 3D ponctuelle –, cette fable gothique se double d’un discours personnel sur la décadence des auteurs : le cinéaste oriente désormais sa carrière loin des contraintes de Hollywood, ranimant les motifs qui lui sont chers. En remontant à la source de son œuvre, Coppola réconcilie les vivants et les morts.
Comment expliquez-vous ce paradoxe : alors que vous vieillissez, vos films semblent rajeunir ?
Je suis ravi que l’on trouve mes films extravagants. Pour Twixt, je voulais m’amuser, interroger la technique et apprendre des choses sur moi. Ma petite-fille Gia, qui a 24 ans, a réalisé le making-of. Nous avons beaucoup rigolé pendant le tournage, c’était dur de prendre Val Kilmer et Bruce Dern au sérieux. Mais parfois vous riez, et soudain vous vous apercevez que ce n’est pas drôle. C’est un petit film qui ne coûte pas cher, qui ne semblait pas très important. Mais, en fait, quelque chose de plus profond a émergé.
Twixt semble plus introspectif que Dracula (1992), votre précédent film de vampires…
L’idée de Twixt vient d’un rêve que j’ai fait. Je suis dans une forêt, une jeune fille arrive ; elle porte un appareil dentaire, que je remarque aussitôt. « Vous regardez mes dents… », affirme-t-elle. Je lui réponds : « Non, je regarde tes bagues, elles sont si grosses ! » Elle continue : « Avez-vous peur de moi ? ». Je lui dis : « Non, tu n’es qu’une petite fille. » « Mais je suis un vampire », répond-elle. Puis elle m’emmène dans une vieille maison, à l’intérieur de laquelle se trouve une tombe d’où sortent des enfants. Exactement comme dans le film. Et là, Edgar Allan Poe apparait et je me réveille à cause de l’appel à la prière – j’étais à Istanbul. J’aurais voulu connaître la fin du rêve, mais je n’arrivais pas à me rendormir, alors j’ai décidé d’inventer la suite : il fallait que je trouve une histoire. J’ai eu l’idée d’un écrivain sur le déclin, qui n’est plus aussi célèbre qu’avant, un type fini, un peu comme moi…
« C’est un petit film qui ne coûte pas cher, qui ne semblait pas très important. Mais quelque chose de plus profond a émergé. »
Vous pensez sérieusement être « un type fini » ?
Oui, c’est ce que je ressens ! Quand j’avais votre âge, j’ai réalisé Le Parrain, et depuis on ne cesse de me demander pourquoi je ne refais pas la même chose. Ensuite, j’ai tourné Apocalypse Now, à l’époque tout le monde détestait le film. Vous savez, toute cette histoire de succès ou d’échec est très liée au contexte. Il faut du temps pour comprendre la valeur d’une oeuvre. Tout bon cinéaste a connu l’échec, car l’échec est une conséquence possible du risque. Et si vous ne prenez pas de risques, comment faire un grand film ?
Vous ressemblez donc beaucoup à Hall Baltimore, l’écrivain de votre film ?
Quand Hall cherche la fin de son histoire, Edgar Allan Poe lui dit : « Tu es la fin que tu cherches. » Poe était hanté par la mort de sa très jeune femme, toutes ses œuvres parlaient d’elle. En tant que réalisateur, j’ai réalisé que j’étais aussi la fin que je cherchais. J’ai filmé de cette manière la mort de la jeune fille du film, car c’est comme ça que mon propre fils est mort, dans un accident de bateau (lire l’encadré page 54). Tout parent qui perd un enfant se sent responsable.
Malgré ses vampires, Twixt n’est pas un film d’épouvante. Comment définiriez-vous son genre ?
J’ai toujours aimé les vampires. Quand j’étais animateur de théâtre dans une colonie, j’avais une petite amie, mais je n’avais pas le droit de la rejoindre tant que les enfants n’étaient pas endormis. Donc je leur lisais des histoires. Je leur ai lu tout Dracula de Bram Stoker. Pour Twixt, j’étais intéressé par les thèmes du roman d’amour gothique, mais je ne crois pas au cinéma de genre, je le déteste même, car il vous contraint. Les concepts naissent du besoin de vendre les films, pas de celui de les faire.
« Si vous ne prenez pas de risques, comment pouvez-vous faire un grand film ? »
Vous utilisez la 3D seulement pour deux séquences du film. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Tout le monde parlait de la 3D, mais moi je me disais : « Elle existe depuis cinquante ans ! » E n p lus, j e déteste devoir porter une deuxième paire de lunettes, cela assombrit l’image et, dans la plupart des films, c’est ennuyeux. Quand vous avez deux personnes qui parlent, quel intérêt ? Seules certaines scènes méritent d’être en 3D, donc c’est ce que j’ai décidé de faire, en prévenant les spectateurs au moment adéquat pour qu’ils mettent leurs lunettes.
Cet aspect interactif vous séduit-il ?
Oui, et je pourrais même faire davantage. Par exemple, une projection en public, où je pourrais monter le film en direct. Maintenant que les films sont des fichiers numériques, le montage pourrait être évolutif, adaptable aux goûts du public et au rythme d’une musique jouée en live… Le cinéma atteint le moment où il peut être une performance en direct, et c’est merveilleux.
Le processus créatif est au cœur du récit : alors que Hall se lance dans l’écriture de son nouveau roman, son éditeur lui interdit d’utiliser la phrase : « Il y avait du brouillard sur le lac. » Pourquoi ?
Quand j’étais jeune, je travaillais pour la Warner Brothers. Jack Warner était très drôle, il me disait : « Souviens-toi, pas de brouillard sur le lac ! » Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. En fait, certains réalisateurs prenaient du retard sur leur plan de tournage, car ils perdaient du temps à régler la machine à brouillard. Warner ne voulait pas que les réalisateurs gaspillent leur temps avec l’ambiance, il voulait qu’ils se concentrent sur l’histoire.
Quelle est l’origine du titre, Twixt ?
C’est une formule archaïque et poétique qui signifie « entre ». Le titre initial était Twixt Now and Sunrise (« entre maintenant et l’aube »). Pour moi, le film est entre le rêve et la réalité, le succès et l’échec, le jour et la nuit, la jeunesse et la vieillesse, la vie et la mort. Je voulais faire un film sur la perte et le deuil. Dans la vie, vous pouvez perdre votre enfant, votre mariage, votre succès… La perte est constitutive de l’être humain.
Les figures adolescentes peuplent vos œuvres. Vos films s’adressent-ils à un public jeune ?
Enfant, mon père déménageait souvent, je n’ai jamais vécu longtemps au même endroit. J’ai fréquenté vingt quatre écoles différentes, je n’ai jamais vraiment eu d’amis. Puis j’ai attrapé la polio, et je n’ai pas croisé un enfant pendant trois ans. Cela me manquait énormément. J’ai eu mes enfants très jeune, vers 22 ans. Je leur apprenais des tours de magie, je les emmenais sur les tournages. C’était comme voyager avec un cirque. C’est comme ça qu’ils ont tout appris sur le cinéma.
« Dans la vie, vous pouvez perdre votre enfant, votre mariage, le succès… La perte est constitutive de l’être humain. »
Votre filmographie est émaillée de portraits d’hommes mélancoliques et solitaires…
J’avais un grand frère que j’adorais, il était très beau, brillant, c’était le seul à m’encourager quand mon père pensait que j’étais un raté. J’avais de lui une image très romantique, comme Motorcycle Boy dans Rusty James. (Il nous montre un portrait noir et blanc de son frère en jeune homme, sur son téléphone portable.) Dans Tetro, c’est lui. Et comme dans le film, un jour il a disparu. Il ne s’entendait pas bien avec mon père, mais je ne m’en étais pas rendu compte. Je l’ai compris en réalisant Tetro.
Comment adaptez-vous votre style aux différents films que vous réalisez ?
Avant, j’essayais d’adapter ma mise en scène au sujet : Le Parrain est une œuvre shakespearienne sur la succession, avec une mise en scène très classique. Apocalypse Now traite de l’explosion de la morale, donc la camera virevolte sans arrêt. Maintenant que j’ai vieilli, j’ai tendance à filmer avec un cadre très statique, comme Yasujirō Ozu. Si le personnage se lève, je ne fais pas de panoramique pour le suivre, mais un nouveau plan pour le filmer une fois qu’il est debout. Je ne crois pas que le public soit impressionné par la virtuosité des mouvements de caméra. Dans La Soif du mal, Orson Welles a passé trois jours à régler un plan très compliqué, mais à la fin, qui le remarque ?
Quel rapport entretenez-vous avec les studios et l’industrie de Hollywood ?
J’ai beaucoup d’admiration pour la tradition hollywoodienne. Jack Warner, Samuel Goldwyn, Harry Cohn ou Louis B. Mayer étaient des hommes vulgaires et brutaux, mais des showmen qui aimaient les films, un peu comme Harvey Weinstein aujourd’hui. Je suis fier d’avoir fait partie de Hollywood, mais je n’aime pas ce que c’est devenu. Les studios sont aujourd’hui dirigés par des financiers, ils appartiennent à de grosses entreprises qui veulent seulement faire du profit. Il est devenu impossible de tourner quoi que ce soit, y compris un drame. C’est un genre que plus personne ne veut produire.
Twixt de Francis Ford Coppola Avec : Val Kilmer, Bruce Dern…
Distribution : Pathé Durée : 1h29 Sortie : 11 avril


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