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AGENDA // 04 Janvier 2012

Interview : Jeff Nichols pour Take Shelter

_Par Clémentine Gallot

(DR)

Take Shelter, avec Michael Shannon et Jessica Chastain, deuxième film du jeune cinéaste américain Jeff Nichols (Shotgun Stories) a reçu un prix mérité à la Semaine de la critique à Cannes cette année. En intégralité, l’interview cannoise.

 -Le film serait, parait-il, un exutoire de vos angoisses personnelles: pourquoi cette métaphore de la tempête ?

J’avais en tête l’image d’un homme dans son abri à tempête, et en même temps j’étais un peu angoissé par mon mariage. Les tempêtes sont ce qu’il y a de plus beau dans la nature, naturellement j’ai associé mon anxiété à ces manifestations grondantes et majestueuses.

-Les séquences rêvées s’emboitent totalement dans le récit.

Je déteste les scènes de rêve, elles sont toujours atroces dans les mauvais films. Je voulais éviter cela grâce à une continuité visuelle et narrative au tournage, il fallait que les scènes de rêve ressemblent au reste du film. C’est une règle que je m’impose, comme de ne pas indiquer de mouvements de caméra dans le scénario.

-Pensez-vous qu’à sa sortie le film sera vu comme un commentaire social sur l’Amérique ?

Je ne sais pas, je suis assez nerveux à l’idée que le grand public va devoir digérer ce film qui n’est pas facile, la structure narrative est atypique, ce n’est pas un scénario en trois actes. On dit que le public français est dur mais je trouve le public américain bien plus difficile.

-Take Shelter et Shotgun Stories sont-ils deux récits articulés autour de la masculinité ?

Ce sont en tout cas deux films sur des garçons issus de la classe ouvrière, qui s’expriment mal et sont persuadés que le devenir de leur famille repose sur leurs épaules masculines. Il y a l’idée que c’est aux hommes de faire en sorte que le monde fasse sens : c’est une vraie pression. Ce n’est certainement pas le cas dans ma vie car c’est ma femme qui nous fait vivre. Dans Take Shelter, j’ai fait l’effort d’écrire un personnage féminin (joué par Jessica Chastain). A la sortie de Shotgun Stories on avait beaucoup critiqué cette prédominance des personnages masculins.

 

« Pour Take Shelter, j’ai surtout regardé Shining »


- Après avoir filmé chez vous en Arkansas, Take Shelter est un nouveau film à petit budget, tourné cette fois dans l’Ohio.

Nous ne disposions que de 24 jours, dans l’Ohio car le financement venait de là-bas. C’était très intense à cause de l’organisation très serrée et donc difficile pour Michael Shannon. Je n’aime pas crier, ce qu’on fait demande du sérieux et du calme. J’essaye d’être aussi précis que possible au tournage, on ne filme que ce qui est dans le scénario, on exécute des plans que j’ai en tête, trois ou quatre fois, c’est tout.

-Take Shelter est un grand film sur la paranoïa, vous sentez-vous des affinités avec le cinéma de Roman Polanski ?

 Je le respecte mais je ne prends pas autant de plaisir à voir un film de Polanski qu’un film de Terrence Malick, David Cronenberg ou David Lean. Quand j’ai vu Répulsion à l’école, j’ai adoré mais je me suis aussi senti mal.

 -Pourtant Rosemary’s Baby, par exemple, pose la question du point de vue, la même que dans Take Shelter pour le personnage de Curtis : est-ce Rosemary qui est folle ou les autres ?

 Je ne pense jamais à d’autres cinéastes pendant l’écriture du scénario, en revanche je le fais pendant le tournage. J’ai été très influencé par le début de Rosemary’s Baby, notamment le plan de l’immeuble vu d’un hélicoptère : c’est le point de vue du diable. A chaque fois que l’on place la caméra quelque part il faut que cela ait du sens. Pour Take Shelter, j’ai surtout regardé Shining, qui a le même type de prologue. Tout est affaire de  mouvement, la caméra qui s’approche lentement, finissant par écraser le personnage, cela vient directement de Shining. C’est une force surnaturelle qui agit hors-cadre.

 

« Je ne savais pas que je voulais être un cinéaste du sud »


-Quelle est votre formation ?

J’ai été à l’école de cinéma à la North Carolina School of the Arts avec David Gordon Green, qui était mon producteur, et des gens comme Danny McBride. Aucun d’entre nous n’a été pris à NYU. J’ai vraiment eu de la chance car je ne savais pas que je voulais être un cinéaste du sud ou « rural » avant d’aller là-bas. Maintenant je sais que je ne vais pas filmer des histoires urbaines ou New York mais c’est ce paysage-ci qui m’inspire et sur lequel je dois écrire.

 -Vous résidez désormais à Austin, Texas, comme Terrence Malick  avec qui vous partagez votre productrice.

Oui je l’ai même rencontré pendant dix minutes, pour parler de Jessica Chastain. Il existe !  Apparemment il joue au basket, j’aimerais bien le bloquer … Je pourrais me faire un t-shirt « J’ai bloqué Terrence Malick ».

-Que pensez-vous de The Tree of Life ?

Je ne suis pas le mec le plus intelligent ni le plus stupide, sûrement pas aussi intelligent que Terrence Malick, et je sais bien qu’au générique de fin je n’ai pas tout compris au film alors pourquoi prétendre avoir tout compris et le huer ? On dit que c’est comme ça à Cannes mais c’est des conneries, les gens ne font pas d’effort.

 -Dans Tree of Life justement la caméra semble adopter le point de vue de Dieu, au moins dans la partie texane du film.

C’est une idée géniale du film. J’ai pensé que Sean Penn était mourant et qu’il voyait sa vie défiler devant ses yeux. Pour moi, la fin du film remet toute l’histoire en question, il faudrait que je le revoie… 

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