CINEMA // 06 Octobre 2011
Metropolis
_Par David Elbaz et Laura Tuillier
La version director’s cut de Metropolis avait disparu depuis les années 1930. Retrouvé il y a trois ans au fond d’un musée argentin, le film de Fritz Lang ressort ce mois-ci en salles et en DVD dans sa version intégrale restaurée. S’ajoutent à cette renaissance une exposition à la Cinémathèque française et un ouvrage somme, Fritz Lang au travail de Bernard Eisenschitz. Recollage des morceaux, de la création à la résurrection.
Premier métro
Sur les étagères du musée du Cinéma de Buenos Aires, au milieu de centaines de pellicules numérotées, dormait depuis de longues décennies une copie 16 mm de Metropolis, onzième film muet de Fritz Lang, dans son métrage d’origine. Coupé, remonté, restauré, colorisé, sonorisé à de multiples reprises depuis sa sortie aux États-Unis en mars 1927, Metropolis est entré, au fil du XXe siècle, dans la légende des films maudits qui échappent à leur créateur pour circuler d’époque en époque, de pays en pays, sans jamais plus être eux-mêmes. Jusqu’à la découverte de Buenos Aires, qui permet enfin, après deux ans de restauration et de montage, de découvrir une version quasi intégrale de Metropolis. Comme le souligne Bernard Eisenschitz, historien du cinéma et auteur de l’ouvrage Fritz Lang au travail, « pour la première fois, on découvre le film dans la continuité dans laquelle il a été pensé. Au lieu d’une histoire linéaire à l’américaine, on retrouve la complexité des sous-intrigues et des récits secondaires. »
Superproduction
Firtz Lang affirmait que Metropolis était né d’une vision, celle de Manhattan et de ses gratte-ciel, qu’il a découverts à l’automne 1924 en arrivant à New York par la mer, en compagnie de son producteur allemand Erich Pommer. Fasciné par la hauteur de la mégalopole, alors en pleine redéfinition économique et architecturale, Fritz Lang l’aurait prise pour modèle visuel de sa cité futuriste. Divisée entre une ville haute, lieu de plaisirs pour les nantis, et une ville basse au cœur de laquelle une main-d’oeuvre réduite en esclavage fait fonctionner une machine-cœur diabolique, la ville de Metropolis est la véritable héroïne du film, dont elle préfigure le destin fragmenté. De retour en Europe, le réalisateur autrichien trouve un scénario, écrit par sa femme Thea von Harbou à partir de son roman du même nom. Il débute en mai 1925 le tournage de cette superproduction de la Universum Film AG (UFA) destinée à satisfaire à la fois l’Europe et les États-Unis. Aux studios de Neubabelsberg, ses moyens semblent alors sans limites. Des milliers de figurants sont embauchés, des constructions gigantesques bâties, un véritable bûcher enflammé pour l’une des scènes finales… Fritz Lang multiplie pendant des semaines les prises de vue, avec un perfectionnisme qui restera une constante chez lui – même lorsqu’il sera plus tard contraint par ses producteurs américains à tourner vite, avec des moyens limités. « Il y a eu un âge d’or du muet pendant lequel les réalisateurs européens ont pu faire ce qu’ils voulaient sans limite, poursuit Bernard Eisenschitz. Ce qui a donné quatre films immenses : Napoléon de Gance, Octobre d’Eisenstein, L’Aurore de Murnau et Metropolis. » Pourtant, Metropolis, une fois terminé, ne reste pas longtemps un film libre. Pratique habituelle à l’époque, la Paramount le coupe et le remonte pour l’adapter au marché américain. C’est cette version qui servira d’étalon à toutes celles qui vont suivre, ne reflétant qu’une image tronquée, amoindrie, du travail de Lang. « Les coupes ont mis en relief la pauvreté du contenu, au lieu de mettre en valeur les prouesses techniques et de mise en scène », précise Bernard Eisenschitz. Dans les images longtemps disparues et aujourd’hui à nouveau visibles, on découvre donc non seulement des effets de mise en scène novateurs (caméra subjective, tentatives de split-screen…), mais également des éléments de scénario absents des versions antérieures : la plongée dans le quartier sulfureux de Yoshiwara ; le personnage du « Mince », homme de main patibulaire de Fredersen (le maître de la cité) ; la rivalité entre le maître et Rotwang, le savant créateur de la femme-machine…
Métrique
« On screen it’s pictures. Motion picture, it’s called », rétorque Fritz Lang dans Le Mépris de Jean-Luc Godard au producteur Jerry Prokosch – et ainsi aux détracteurs de Metropolis –, pour lui signifier la prévalence de l’œil sur le script dans son cinéma. Graphique et visionnaire, le tournage du film a mobilisé les plus grands techniciens et généré quantité de documents. Dessins, plans, croquis, costumes et machines de l’époque qui forment aujourd’hui le cœur de l’exposition proposée par la Cinémathèque française. S’y ajoutent les partitions de Gottfried Huppertz, compositeur de la musique originale de Metropolis, dont la métrique solidaire au premier montage a permis de restaurer le découpage initial en respectant le rythme des plans et des séquences. « On n’a jamais vu en France un tel rassemblement d’archives autour d’un film », souligne Laurent Mannoni, commissaire scientifique de l’exposition. Huit cent photos de plateau prises par Horst von Harbou (le frère de Thea) immortalisent notamment les équipes au travail. « C’est une source de renseignements incroyable qui permet, pour chaque scène du film, de connaître la méthode employée, estime le commissaire. On s’aperçoit que le travail des opérateurs était très physique, que la direction de Fritz Lang était très autoritaire. »
Pop Culture
Amputé, éparpillé puis finalement reconstitué, la vie de Metropolis ressemble à la ville futuriste qu’il décrit, société démembrée, sans médiation entre ses bras et sa tête. C’est également par portions que le film de Fritz Lang survit aujourd’hui dans la culture populaire. Metropolis est la ville où s’installe Clark Kent, alias Superman, dans le comic créé en 1938. La cité de Blade Runner de Ridley Scott (1982) fait elle aussi référence aux buildings imaginés par Fritz Lang plus d’un demi siècle plus tôt. C-3PO, l’androïde protocolaire de Star Wars, fut ouvertement inspiré par le robot Maria, dont le seul exemplaire (presque) d’époque sera visible dans l’exposition de la Cinémathèque. « Le robot original a disparu. Mais, au début des années 1970, la conservatrice de la Cinémathèque, Lotte Eisner, a retrouvé le sculpteur de l’époque et lui a commandé une reconstitution du robot pour l’inauguration du musée de la Cinémathèque en 1972 », raconte Laurent Mannoni. Enfin, en 1984, la version glamour de Giorgio Moroder, colorisée et habillée d’une nouvelle bande son très eighties (avec le Here’s My Heart de Pat Benatar), achève de souligner l’influence pop de Metropolis. Mais, en redonnant vie au film pour une nouvelle génération, le compositeur italien se fait au passage le fossoyeur de la version d’origine. Trente-cinq ans plus tard, le miracle de Buenos Aires replace Metropolis au centre d’une constellation d’événements hétéroclites. Une nouvelle étape de la vie d’un film qui ne semble pouvoir s’envisager que dans l’éclat.
Metropolis de Fritz Lang
Avec : Brigitte Helm, Alfred Abel…
Distribution : MK2 Diffusion
Durée : 2h33
Resortie : le 19 octobre en salle, le 5 octobre en DVD (MK2 éditions)
Metropolis, exposition du 19 octobre au 29 janvier à la Cinémathèque française, www.cinematheque.fr
Fritz Lang au travail de Bernard Eisenschitz (Cahiers du cinéma, essai)










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