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CINEMA // 10 Juillet 2012

Rétrospective John Cassavetes

_Par Yal Sadat

Cinq films du « plus européen des cinéastes américains », pour se rendre compte de son évolution intègre, farouchement fidèle à son propre style.

Haute fidélité

Qu’a-t-on retenu de John Cassavetes ? On passerait des heures à pointer les empreintes de son cinéma chez Scorsese, Ferrara, Tarantino, pourquoi pas Almodóvar ou Allen. Mais au lieu de rechercher un trait, un motif qui définirait sa patte, on gagnerait du temps à raisonner en termes d’exemplarité. En vingt-sept ans et douze longs métrages, l’Angelin a ainsi laissé l’image d’un cinéaste libre, en pleine possession de son oeuvre, borné à défendre vaille que vaille son style exigeant. Les cinq films remis à neuf par Orly Films rendent compte de cette évolution têtue, preuve qu’un auteur façonné par une industrie (la télévision, dans son cas) peut évoluer vers des formes radicales sans cesse aiguisées, en marge de Hollywood et renouant même parfois avec le grand public.

Shadows (1959) marque les premiers pas d’un cinéaste doublement pétri par le théâtre et la télévision : Cassavetes hérite de leurs décors réduits et de leurs configurations statiques, au sein desquels il installe une urgence, un bourdonnement fulgurant. Errance intérieure, frénésie des corps, tout file avec la vélocité du feuilleton et l’énergie des planches. Le cadre épouse les gesticulations des acteurs, poussés à vampiriser leurs propres personnages, à se confondre avec eux : Cassavetes flirte largement avec l’improvisation, en quête d’une spontanéité qui n’existe alors nulle part ailleurs dans le cinéma américain – la critique verra ici une réponse à la Nouvelle Vague française.

Après Too Late Blues et Un enfant attend, douches froides qui font découvrir à Cassavetes la pression des grands studios (l’un est un fiasco commercial, l’autre voit son montage charcuté par United Artists), Faces (1968) retrouve la radicalité de Shadows. Il persiste dans sa vision de l’Occidental moderne : instable, immature, en perte de contrôle. Le verbe devient le premier moteur : les langues, déliées par l’alcool et la fougue borderline, cèdent à des facondes inquiètes qui marquent le style cassavetien. Le sens fout le camp, seules restent la bile noire et l’hystérie – dans Faces, celles de vieux amants maladroitement embarqués dans l’adultère. Dans Une femme sous influence (1974), c’est l’échec du rêve américain, le foyer de banlieue qui s’effondre sur la blondeur de la muse Gena Rowlands, dans un registre psychodramatique jamais creusé aussi profondément par l’auteur.

Meurtre d’un bookmaker chinois (1976) opère un virage plus net encore, lorgnant sur le polar (reconvoqué brillamment, quoi qu’avec des motifs très différents, dans Gloria) et optant pour une configuration plus confinée : le club de dancing de Ben Gazzara est à la fois un pôle de chaleur calfeutré et un espace de pérégrinations mentales, renvoyant à l’esprit du héros lui-même. Repoussant toujours l’audace de ses dispositifs, Cassavetes use très largement de la scène, arène idéale pour mettre à nu la condition humaine – l’intrigue policière n’est que prétexte pour illustrer la crise existentielle de Cosmo Vittelli, triste manager en perte d’illusions. L’idée du show revient de plus belle dans Opening Night (1977), directement inspiré des années théâtre du cinéaste : plus retors que jamais, il y superpose à sa propre mise en scène celle d’une pièce pour raconter la fusion du jeu et du réel. Gena Rowlands y interprète une actrice taraudée par la mort d’une fan et qui exorcise son angoisse en l’emmenant jusque sur scène. Vie et partition d’acteur se confondent : le film peut ainsi se voir comme un précis de cinéma cassavetien, pensé par le principal intéressé.

Du réalisme quasi-rossellinien au film de genre, de la mise en abyme hyper-théorique à l’improvisation, Cassavetes donne l’exemple d’une oeuvre qui ne cesse de se remettre en cause, de se radicaliser sans pour autant se refermer sur elle-même : même en explorant des terrains plutôt lointains (dans les années 1980, il rencontre le grand public avec Gloria, prouve un certain talent comique dans Love Streams), son style est resté seul maître à bord.

 

Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois et Opening Night de John Cassavetes 

Distribution : Orly Films

Sortie : 11 juillet

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