CINEMA // 02 Février 2012
Sur la planche
_Par Donald James
Portrait d'une jeunesse marocaine prête à tout brûler, Sur la Planche, préfigurait les printemps arabes, en captant caméra au poing une réalité frénétique.
Il y a dix ans, Leïla Kilani, jeune cinéaste marocaine, signait un documentaire remarquable : Tanger, le rêve des brûleurs, dans lequel elle captait l’attente de ceux qui avaient choisi de détruire leur identité, de s’immoler socialement pour émigrer. Écrit avant les printemps arabes, tourné dans la Babylone marocaine qu’est Tanger, Sur la planche colle à la peau de Badia, « une jeune femme subversive politiquement, au sens où elle cherche constamment à se dépasser ; elle n’arrive pas à l’exprimer car elle est encore dans l’âge le plus violent qui soit, l’adolescence », explique la cinéaste. Badia travaille dans une usine à décortiquer des crevettes. « Fille-crevettes », elle rêve de bosser dans la zone franche, d’accéder au rang de «fille-textile ». Bricoleuse de l’urgence, Badia ne respire jamais. Elle ne vole pas, elle se rembourse. Elle ne cambriole pas, elle récupère. Face à ce film slam, rythmé par le phrasé bouillonnant et la pensée incandescente de son héroïne, on pense aussi bien à Maurice Pialat, Ken Loach, les Dardenne qu’à Gus Van Sant : animal nyctalope, le personnage de Badia, prend des allures mythologiques, au-delà de toute définition psychologique. Polar underground et hypnotique, Sur la planche capte l’énergie vive d’une réalité explosive.
Sur la planche
de Leïla Kilani, France-Maroc-Allemagne
Du 31 janvier au 7 février au cinéma L’écran
à Saint-Denis, la 12e édition du festival
Est-ce ainsi que les hommes vivent ? est
consacrée aux révolutions. Parmi les invités :
William Klein, Leïla Kilani, Rabah Ameur-
Zaïmeche, Jacques Nolot, Hala Abdallah,
Olivier Assayas… www.estceainsi.fr
(1)
Sur la planche" est un film lumineux, éblouissant. Il s'agit de la meilleure empreinte filmique de la révolution arabe avant qu'elle ne se transforme en instauration de l'ordre islamique. De "l'existence totale sinon rien", du "nous n'avons pas peur de mourir car nous sommes deja morts". De l'esprit de Tahrir (incarné par Badia, le personnage principal) rapporté à la blancheur tueuse de l'usine de crevettes. Une esquisse de projet de survie,de propreté, de décrassage même, dans un monde sale. Extremement intense et voulant dépasser une syntaxe filmique classique (au-delà du récit), sur fond de guerre de classes, "Sur la planche" est incarné par une jeune femme en guerre contre la place qu'on lui assigne dans l'ordre économique, dans l'ordre sexuel. Sa geste est éminemment politique : politique des sexes, politique de la survie et se résume dans une révolte pratique, brouillonne et bouillonnante ("je ne me prostitue pas je m'offre, je ne vole pas, je reprends ce qui m'est dû"), un débit de paroles torrentiel et une activité effrénée. C'est la geste de Badia qui est exemplaire, feu follet dans la mondialisation, première martyre de l'I-pod, survivante d'un angoissant épilogue en forme d'holocauste des I-pod il est normal comme elle le dit, en darrija, au générique du film qu'elle aille contre le mur. Le film est en même temps l'un des premiers films à s'appuyer de façon très subtile sur la théorie du transgenre. Car Badia, froide et calculatrice à côté de ses congénères doit, pour s'affirmer complètement, aller au-delà de son genre.










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