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[Hommage] Satoshi Kon

Le 1/09/2010

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En septembre 2002, lors de la sortie japonaise de son second long-métrage Millenium Actress, Satoshi Kon avait déclaré : « Je sens que j’ai encore en moi au moins dix films à concevoir ». Il n’aura pu nous offrir que quatre longs-métrages avant que la mort ne l’emporte. Satoshi Kon a succombé mardi 24 août à 6h20 d’un cancer du pancréas. Il n’avait que 46 ans. Il emporte avec lui les fabuleuses promesses d’une œuvre unique, dont on commençait tout juste à mesurer l’importance. C’est une immense perte pour le cinéma.

Gros consommateur d’animés, fan d’Abattoir 5 et lecteur de Philip K. Dick, ce natif d’Hokkaido trouve sa vocation en découvrant Dômu, chef-d’œuvre du manga signé Katsuhiro Ôtomo. Son diplôme de designer en poche, il parvient à se faire remarquer de son idole dont il devient l’un des protégés à la fin des années 1980. Après avoir assisté Ôtomo (il est directeur artistique sur Roujin Z, participe très brièvement au manga Akira et au projet Steamboy) et avoir assuré plusieurs travaux de décorateur dans l’animation (notamment sur Patlabor 2 de Mamoru Oshii), Kon s’essaie brièvement au manga avec Kaikisen – Retour vers la mer, puis s’impose comme un auteur à part entière en tant que coscénariste et directeur d’acteurs sur un OAV tiré du manga JoJo’s Bizarre Adventure.

Mais c’est en travaillant sur Magnetic Rose, le plus beau sketch de l’anthologie Memories, que Satoshi Kon dévoile l’étoffe d’un cinéaste à part entière. Bien que ce space-opera lorgnant du côté du film fantastique, soit officiellement réalisé par Ôtomo, Kon y conçoit de bout en bout une séquence où les fantasmes et la réalité se confondent, une scène qui porte en germe les thématiques majeures de son œuvre à venir (la figure féminine magnifiée, le pouvoir évocateur d’une œuvre artistique, etc.), et déjà empreinte de son admiration pour le romancier Yasutaka Tsutsui, connu en France pour La Traversée du temps.

Le talent et la pugnacité de Satoshi Kon lui permettent alors de décrocher une commande pour le studio Mad House : l’adaptation à petit budget du roman Perfect Blue, destinée au marché de l’OAV. Mais Kon ne se satisfait pas du scénario, et exige de le réécrire. Mad House souscrit à sa demande, à la condition que soient traités les thèmes d’idole, d’horreur et de stalker. Satoshi Kon sublime ce cahier des charges, notamment avec un glissement imperceptible de la subjectivité du récit, qui passe du point de vue de la victime à celui de son tortionnaire. Le résultat est d’une telle qualité, que Perfect Blue bénéficie d’une sortie salles, non seulement au Japon mais aussi en France. 

Ce coup de maître ne permet cependant pas à Kon de concrétiser son souhait de porter à l’écran le roman Paprika de Tsutsui. Et avec un budget équivalent à celui de Perfect Blue (environ 800 000 euros), il écrit et réalise Millenium Actress, qui sera cantonné au marché de la vidéo à l’international après l’achat des droits par Dreamworks. Millenium Actress est pourtant l’œuvre maitresse de Kon : toujours sur le principe de la réalité subjective, il y retrace un siècle d’histoire japonaise, à travers le parcours d’une star du cinéma nippon dans lequel interviennent deux documentaristes chargés de réaliser le portrait de l’actrice au crépuscule de sa vie. Construit sur le motif de la spirale, ponctué de rimes visuelles soutenues par le superbe score de son compositeur attitré Susumu Hirasawa, Millenium Actress est une œuvre bouleversante, d’une folle densité, et injustement méconnue en France.

Après ce film monstre, Tokyo Godfathers apparaît plus comme une pause dans la carrière du cinéaste qui obtient enfin un budget plus confortable : deux millions d’euros. Néanmoins, en mettant sur le devant de la scène les parias de la société japonaise (à savoir une trinité de sans abris qui recueillent le soir de Noël un nouveau-né), Kon livre une œuvre doucement subversive, et parvient à glisser ces mises en abimes dont il a le secret au cours d’un final où ses trois héros concrétisent leurs rêves les plus fantaisistes par des biais génialement quotidiens.

Son œuvre suivante sera également sa plus expérimentale. La série télévisée Paranoia Agent lui donne en effet l’occasion de s’essayer à plusieurs styles graphiques et registres narratifs, tout en lui permettant d’y recycler les nombreuses idées qu’il n’a pu exploiter dans ses films précédents. Satoshi Kon livre même un surprenant épisode dans lequel il brocarde l’industrie de l’animation japonaise. Format télé oblige, Paranoia Agent est également l’œuvre sur laquelle Satoshi Kon sera le moins impliqué. Chose plutôt rare dans la japanimation, le cinéaste s’accorde en effet le luxe de travailler très longuement à la mise en place du character design, et conçoit de A à Z les story-boards de ses films avec une méticulosité exceptionnelle. 

La boucle sera bouclée quelques mois suivants, lorsque Yasutaka Tsutsui, particulièrement impressionné par Millenium Actress, propose à Satoshi Kon de porter à l’écran Paprika, peut être le film le plus connu du cinéaste devenu dès lors l’une des figures de proue de l’industrie. Satoshi Kon est en effet à l’époque l’un des piliers du très prestigieux studio Mad House et cofonde le syndicat JANICA, visant à améliorer les conditions de travail des animateurs. Adaptant pour la première fois un roman de Tsutsui, Kon semble avec Paprika en finir avec ses réflexions sur la métadiégétique, notamment lors d’un final jusqu’au-boutiste mémorable. Et après le très beau sketch Ohayō pour l’anthologie Ani-Kuri 15, son film suivant, Yume miru kikai, prévu pour sortir dans le courant de 2011, s’annonçait logiquement comme une rupture dans sa filmographie, comme il l’avait confié à des journalistes américains : « Ce sera un film plus enfantin. Je veux que le public s’identifie à des petits robots qui continuent à vivre après que leurs parents – à savoir la race humaine – aient disparu de la surface du globe. »

Son départ prématuré ne devrait néanmoins pas nous priver de découvrir cette œuvre, ainsi que Satoshi Kon l’a indiqué dans un message posthume éprouvant, diffusé sur son site officiel le lendemain de son décès, et dans lequel le cinéaste fait ses adieux à ses proches et à son public : « Quand j’ai fait part de ma crainte de ne pouvoir terminer Yume Miru Kikai à Mr Maruyama (président de Mad House – NDR), ce dernier m’a répondu : "Ne t’inquiète pas, nous trouverons bien un moyen de mener ton film à son terme." » Une très maigre consolation, qui ne parviendra nullement à combler le gouffre incommensurable laissé par la disparition de cet artiste. Sayonara Kon San.

Julien DUPUY

Vous pouvez lire une traduction anglaise du message posthume destiné par Satoshi Kon à ses proches, ses collaborateurs et ses fans ici :

http://makikoitoh.com/journal/satoshi-kons-last-words

[Cinéma] Portrait de Jakob Cedergren

Le 1/09/2010

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Révélation de Submarino, le dernier Thomas Vinterberg, Jakob Cedergren incarne son personnage avec une puissance glaçante, à l’opposé du charme tranquille qu’il dégage au naturel. Comment le séduire (avec un scénario), le rassurer (sur son jeu)… Le comédien danois nous livre quelques lignes de son mode d’emploi. Portrait d’un acteur allergique aux paillettes.
_Par Pamela Messi


A la sortie de l’auditorium de Setúbal – 40 km au sud de Lisbonne –, un groupe de filles n’a d’yeux que pour le grand blond qui s’éloigne une statuette à la main. Invité du 26e Festróia (le festival international du film de la presqu’île portugaise de Tróia) pour présenter le dernier film de Thomas Vinterberg (Festen, It’s All About Love…) dont il incarne le personnage principal, Jakob Cedergren vient de recevoir un prix du public largement mérité. Dans Submarino, il est Nick, un trentenaire paumé rattrapé par une pulsion de responsabilité lorsqu’il recroise son petit frère, encore plus largué que lui. Un rôle qu’il habite avec une telle puissance que beaucoup dans l’assistance comprirent carrément qu’il venait d’être sacré meilleur acteur. Peu importe puisqu’on se dit qu’une récompense de plus ou de moins, décernée par un festival plutôt confidentiel, ne lui fera ni chaud ni froid. Erreur.

SUBTIL
Pour commencer, Jakob préfère les petites rencontres pour cinéphiles à tous ces marchés du film pour «pseudo-VIP, indispensables d’un point de vue marketing», certes, mais dont il se lasse très vite, à moins d’y dénicher les bons spots. «Un peu comme quand tu te rends dans une énorme soirée : l’ambiance est toujours meilleure dans la cuisine. » Ici, au bord de l’Atlantique, il se sent bien, «comme chez des parents éloignés », à qui il viendrait rendre visite déjà pour la quatrième fois. Et puis cette année est un peu spéciale: Submarino n’est pas qu’une ligne sur son CV mais un film dont il est «particulièrement fier. J’ai su que je voulais faire ce film à l’instant où Thomas m’en a touché un mot. Il m’a appelé alors que j’étais en vacances, pour me parler d’un livre de Jonas T. Bengtsson qu’il venait de lire et voulait adapter. J’ai senti que ce projet lui inspirait une énergie nouvelle. » Les deux n’avaient encore jamais travaillé ensemble, mais l’acteur rêvait depuis longtemps d’approcher son aîné. «Il a ces deux qualités indispensables pour être vraiment talentueux : le sens de l’humour et la musicalité, explique Cedergren. Et le fait qu’il se soit essayé à autant de choses différentes prouve son courage et sa curiosité. Tu as déjà eu cette impression très rare de connaître une chanson alors que tu l’entends pour la première fois? Chacun de ses films me fait cet effet-là. »

SUBMERSION
Retour sur la côte portugaise. Les admiratrices du grand blond avec une chemise noire n’en reviennent toujours pas qu’il ait «l’air si sympa dans la vraie vie. » Nous non plus. Jakob a les cheveux coupés courts, la barbe à peu près rasée, une gueule de gendre idéal et un regard azur qui inspire confiance. Nick avait une coupe de bûcheron, des tatouages de taulard, un look de videur mal luné et le regard acier du type qui peut défoncer une porte juste pour se calmer les nerfs. Pas le genre à qui on offrirait un verre de moscatel pour engager la conversation. Tant mieux, c’était l’idée. Vinterberg et son scénariste, Tobias Lindholm, tenaient à « restituer l’authenticité du roman de Bengtsson» qui ne relève pas vraiment du conte de fées (Submarino – sous-marin – évoque une technique de torture par noyade) et n’offre pas une image très rutilante du pays régulièrement estampillé « le plus heureux du monde». «D’où l’importance du travail de recherche préalable, ajoute l’acteur. Même quand tu penses avoir une idée très claire de l’environnement dans lequel tu es censé t’inscrire, la réalité te rattrape toujours et ce sont tous ces petits détails auxquels tu n’aurais jamais pensé, grappillés en allant sur place et en rencontrant des gens, qui viennent nuancer ton jeu et l’image que tu t’étais faite de ton personnage. Ensuite, sur le tournage, je préfère qu’on ne me donne pas trop d’informations entre deux prises, ça risque de me désorienter. Mieux vaut me traiter comme un boxeur sur le ring : entendre trop de consignes de l’entraîneur engourdit les sens et empêche de faire ses propres choix.» Et Vinterberg? «C’est un réalisateur très généreux, qui donne à ses acteurs tout l’amour et toute la confiance dont ils ont besoin, ce qui leur permet de se dépasser. » Sous la carrure de viking bat donc encore un coeur d’artiste qui doute et aime être rassuré. Quinze ans après ses débuts sur les planches et les plateaux de tournage et malgré une étiquette très convoitée de jeune talent européen récoltée au Festival de Berlin 2005, ainsi qu’un premier passage remarqué à Cannes avec le bouleversant Dark Horse de Dagur Kári (Un Certain Regard), Jakob Cedergren n’a toujours pas la grosse tête.

SUBJECTIF
C’est en suivant The Life and Adventures of Nicholas Nickleby, minisérie anglaise réalisée par Trevor Nunn, que Jakob, 12 ans, découvre le jeu d’acteur et envisage d’en faire son métier. Plus tard il délaisse un peu les films d’aventure et se passionne pour le cinéma américain des années 1970 – Friedkin, Lumet, Scorsese, Cassavetes, Spielberg… – avant de s’intéresser aux réalisateurs européens puis, très récemment, asiatiques. Quant au cinéma français, il en parle avec la prudence de ceux qui en savent bien plus qu’ils ne veulent l’admettre. « Je ne peux pas dire que je connais le cinéma français puisque vous produisez environ 250 films par an et que trop peu arrivent jusqu’au Danemark », prévient-il, avant de citer tout de même quelques noms qui ont retenu son attention ces derniers temps : Gaspar Noé, Laurent Cantet ou Jean-Pierre Jeunet. Mais surtout, il admire le «pouvoir d’attraction de la scène artistique française, qui donne envie à des réalisateurs, parmi les meilleurs au monde – Haneke ou Kieslowski par exemple –, de venir réaliser de véritables ‘‘films français’’. »

SUBCONTINENT
Essayons à notre tour de ne pas réduire le cinéma danois à Dreyer, ni au Dogme, le mouvement proréaliste initié en 1995 par Lars Von Trier et Thomas Vinterberg en réaction au formatage des superproductions anglo-saxonnes. On l’a dit, on aimait déjà Dagur Kári, mais aussi Pernille Fischer Christensen (Une famille, présenté cette année à Berlin), Christoffer Boe (Reconstruction, Caméra d’or 2003) et Bille August (Palme d’or 1988 pour Pelle le Conquérant). Il nous conseille de jeter aussi un oeil aux films de Simon Staho (Au coeur du paradis), Heidi Maria Faisst (The Blessing) et bien sûr Henrik Ruben Genz dont le dernier long métrage, Terribly Happy, devrait bientôt arriver sur nos écrans. Cedergren y incarne un policier de Copenhague muté dans un village du fin fond du Danemark. «Une tragédie absurde et drôle», résume le comédien, qui reste de marbre quand on lui évoque le plutôt bon accueil du film par la critique internationale. Suédois grandi au Danemark, «gitan» dans l’âme, il ne serait pas contre une carrière à l’étranger. «Copenhague est ma base, mais j’ai déjà vécu dans pas mal de pays et les frontières, ce n’est pas du tout mon truc…» On le trouve si réfléchi dans sa manière d’aborder le cinéma – et la vie en général – qu’on l’imaginerait bien passer derrière la caméra. «J’y pense…», admet-il. Inutile d’essayer d’en savoir plus. Pour l’instant.

Lire la critique du film

Toutes les séances

[Cinéma] Les sorties de la semaine

Le 1/09/2010

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RUDO Y CURSI de Carlos Cuaron

La vie est comme un match de foot. Entre coups francs et coups bas, le destin de deux frères footballeurs se joue sur le terrain. Mais la célébrité a un prix, qu’ils devront payer… Plutôt drôle, cette comédie est produite par Gonzáles Iñárritu et Guillermo Del Toro.


KRACH de Fabrice Genestal
Après Cleveland contre Wall Street, avant Wall Street – l’argent ne dort jamais –, encore un film avec la crise en ligne de mire, vue ici sur un mode fantasmé. Et si la météo pouvait prédire les mouvements des marchés?



TERRE D’USAGE de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil
Le rapport au monde, la notion de territoire, le communisme, la république… Autant de thématiques que les réalisateurs abordent dans ce documentaire, au travers de Pierre Juquin, «penseur et passeur » de sa mémoire et de ses expériences.



PIRANHA 3D d’Alexandre Aja
Poissons pas nés de la dernière pluie, des piranhas préhistoriques sont relâchés dans un lac après un séisme.C’est tout? Bah non, dans la même flaque barbote un banc de 20000 étudiantes en bikini, chauffées à blanc pendant leur Spring Break. À croquer.



BE BAD! de Miguel Areta
«Tu t’excites facilement», constate la tartine au contact du crémeur, complètement chèvre de sa peau toastée, amenant à sa vergue le fanal de la satisfaction tactile. Bitte d’amarrage sur les plages du teen movie depuis Supergrave et Juno, l’icône indé Michael Cera bande original avec Be Bad!, comédie sentimentale pour godelureaux atypiques, où les maillots font le tipi. Surmontant ses inhibitions d’ado
gentillet, le héros Nick Twisp se crée un alter ego vilain, griffé Nouvelle vague. Pour ne pas être à bout de souffle face à la francophile Sheeni, il devient François, french lover tout en clopes gainsbouriennes et morgue désinvolte, cascadeur de l’amour pyrotechnique à la Belmondo, qui vit pour son vit. Un débarquement allié de la Gaule, au service de la gaule.

Toutes les séances des films de la semaine.

[Cinéma] Entretien avec Apichatpong Weerasethakul

Le 1/09/2010

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ÉLOGE DES FANTÔMES


Palme d’or 2010, Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) est une oeuvre inouïe, qui rappelle que les plus beaux films sont toujours affaire de fantômes. Tout juste rentré de Cannes, Apichatpong Weerasethakul nous a reçus à Paris, dans les locaux de ses coproducteurs français d’Anna Sanders films.
_Propos recueillis par Jérôme Momcilovic

Oncle Boonmee est d’abord la conclusion d’un projet au long cours, l’exposition Primitive, que vous présentiez l’an dernier à paris. Quelle est l’origine de ce projet ?
C’est une accumulation d’expériences. J’ai d’abord été marqué par la lecture de Waiting for the Macaws de Terry Glavin, qui parle de différents types d’extinction : des espèces, du langage, de la culture et des dieux. J’ai réalisé que c’était la situation du nord-est de la thaïlande, où j’ai grandi. Par exemple, dans la province de Chiang Mai où je vis aujourd’hui, les très nombreux immigrés birmans ne sont plus autorisés à célébrer leurs rites – principalement parce que le gouvernement thaïlandais interdit les rassemblements de plus de vingt personnes. La disparition de cultures, de voix uniques, m’a touché, et j’ai voulu travailler autour de cette région dont la mémoire s’éteint petit à petit. Mon équipe et moi avons entrepris un long voyage dans l’optique d’un projet artistique qui allait devenir Primitive. Longeant le Mékong, nous sommes passés notamment par un village qui s’appelle Nabua et qui m’a fasciné. Politiquement, son histoire est très importante: dans les années 1960 et 1970, il fut un symbole de la résistance du mouvement communiste et de sa répression par l’armée. De nombreux souvenirs, douloureux, y sont enfouis. Cette histoire est devenue un background à partir duquel nous avons expérimenté et développé une sorte de performance qui est devenue Primitive. Mais je voulais compléter ce travail en réalisant un film de fiction.

D’où vient l’histoire de l’oncle Boonmee ?

D’un autre livre, écrit par un moine à qui cet homme, Boonmee, avait raconté qu’il était capable de se rappeler ses vies antérieures grâce à la méditation, et qu’il se voyait sous la forme d’un buffle, ou parfois d’un simple esprit. Boonmee fréquentait un temple près de chez moi ; il est mort aujourd’hui, mais j’ai rencontré ses proches, ses fils. Son histoire était une autre manière d’évoquer l’idée de la mémoire de cette région. Et puis, petit à petit, j’ai inclus beaucoup de choses personnelles, ma propre mémoire est venue se fondre dans celle de la région et de Boonmee : des souvenirs de mon père, des endroits où j’ai grandi, et de films que j’avais vus, enfant…

Cette région, qui donnait déjà leur cadre à vos précédents films, semble indissociable de votre travail : une matière pour votre inspiration, plus qu’un simple décor. pourriez-vous tourner dans un endroit totalement différent ?
Oui, bien sûr. C’est l’expérience qui compte, la connexion qui se fait entre un paysage et moi. Mais c’est vrai que j’ai une attirance très forte pour la nature, parce que c’est quelque chose de très universel. Mes films sont très simples, de ce point de vue.

Quelle fut votre réaction, au moment de recevoir la palme d’or, en mai dernier ?
Ce fut un choc, et une grande joie. C’est le travail de toute une équipe qui a été récompensé, nous avons tous tellement travaillé. La décision du jury m’a surpris parce que Oncle Boonmee est un petit film, sans star ni grand sujet politique : ce prix est un véritable encouragement et une invitation pour tous les cinéastes à faire des films personnels.

D’où vient l’histoire de la princesse et du poisson-chat ?
Je l’ai écrite, mais elle m’a été inspirée par mes souvenirs de programmes en costumes typiques de la télévision thaïlandaise, des contes fantastiques peuplés d’animaux parlants, de rois et de princesses, de magie…



Ces films vous ont-ils aussi donné l’idée du fantôme de la femme de Boonmee, ou de l’étrange créature mi-homme mi-singe qu’est devenu son fils?
Oui. Et je me suis aussi beaucoup inspiré des comic books avec lesquels j’ai grandi et qui mettaient en scène des fantômes et des monstres.

La manière dont vous faites apparaître ces fantômes est très surprenante : ils ne suscitent aucun effroi chez les personnages, tout juste un sursaut, une légère surprise…
C’était quelque chose de très naturel pour moi. Dans la culture thaïlandaise, les fantômes sont intégrés au monde des vivants, demeurant parfois avec eux… J’adore cette idée d’intégration des fantômes aux côtés des gens…

Ce mode d’apparition rappelle aussi un cinéma ancien, comme pour la femme de Boonmee, par exemple : un effet très simple, une transparence qui renvoie à certains films muets.
Je tenais à utiliser ces vieux procédés. Dans ce cas précis, nous avons eu recours à une immense glace et à un système de reflet assez complexe à mettre en oeuvre, et qui, surtout, coûte beaucoup plus cher que les effets numériques. Nous aurions pu utiliser un fond bleu, puisque le film, même s’il a été tourné en 16 mm, a de toute façon été digitalisé. Cela aurait été plus simple et surtout, même si ça paraît paradoxal, moins cher… Mais je voulais retrouver ces vieilles techniques, qui sont celles des vieux films de fantômes hollywoodiens.

La femme de Boonmee semble réapparaître pour le soigner, pour l’accompagner vers sa mort. Par exemple dans une très belle scène où elle le prend simplement dans ses bras, sur le lit où lui sont prodigués les soins.
Oncle Boonmee parle de naissance et de mort, et quand sa femme apparaît à l’oncle, c’est pour le préparer à rejoindre une autre dimension. Elle représente l’idée de la transmigration des âmes. Dans cette scène où il la prend dans ses bras, elle est le fruit de son imagination. D’ailleurs, elle lui dit que les fantômes comme elle ne sont pas attachés aux lieux, mais aux gens, aux vivants. Elle n’existe que parce qu’il y a Boonmee, elle existe pour lui. Pour le dire simplement, elle représente sa mémoire. Elle mourra, en tant que fantôme, avec lui.

Le moine avec qui se clôt le film est interprété par un acteur qui jouait dans votre précédent film, Syndrome and a Century. peut-on considérer qu’il s’agit du même personnage ?

Oui. Réincarné !

Dans une scène très belle, celui-ci se défait de son vêtement traditionnel pour prendre une douche, très simplement. On retrouve là, sur un plan plus concret, une certaine tendance de vos films à «déshabiller » les moines : dans Syndromes and a Century, le personnage expliquait qu’il aurait rêvé d’être DJ…
La Thaïlande est fondée sur un système de classes très rigide, c’est une société très segmentée et la liberté d’expression y est une des plus contraintes au monde [Syndromes and a Century y fut censuré, ndlr]. Je pense que les films doivent représenter l’humanité comme une unité, et pas en fragments. Ces scènes sont une manière de se dévêtir des conventions, de figurer l’humain avant tout. Quand il se déshabille, le moine quitte une vie et se glisse dans une autre. L’oncle Boonmee a eu des vies multiples, mais tout le monde, y compris vous et moi, avons plusieurs vies en une.

[Cinéma] Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Le 1/09/2010

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ONCLE BOONMEE (celui qui se souvient de ses vies antérieures)


D’une irréelle beauté, Oncle Boonmee est pareil aux fantômes dont il est peuplé : hypnotique, étrange et limpide à la fois. Pour qui connaît le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul, pour qui fut sensible à l’envoûtante étrangeté de Tropical Malady (qui remporta, déjà, un Prix du Jury à Cannes), l’entame hypnotique d’Oncle Boonmee ne sera pas tout à fait une surprise. Dans la jungle moite de la Thaïlande du Nord, un buffle erre puis finalement se fige, vous regarde, et bientôt c’est une autre créature qui vous fixe de ses yeux rouges. Dans cette jungle enivrante qui bruisse de mille vies, se loge un pays de cinéma sublime, peuplé de spectres amicaux, de princesses et de poissons-chats. Contrée étrange et pourtant d’une évidence absolue, où l’oncle Boonmee, au seuil de la mort, est rejoint par les fantômes de ceux qui l’ont aimé. L’homme-singe aux yeux luminescents est-il son fils ? Le buffle serait-il Boonmee lui-même ? De l’une à l’autre de ces visions enchanteresses, une seule hypothèse, au fond, trouve une constante confirmation : la Palme d’or 2010 est une véritable splendeur.
_J.M.

Un film d’Apichatpong Weerasethakul // Avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas… // Distribution : Pyramide, France, Royaume-Uni, Espagne, Thaïlande, Allemagne, 2010, 1h53

Lire l'entretien avec Apichatpong Wheerasethakul

[Cinéma] La bande-annonce de la semaine

Le 1/09/2010

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SUBMARINO de Thomas Vinterberg

Rien n’est jamais noir ou blanc chez Thomas Vinterberg, maître dans l’art de susciter l’empathie pour des brutes mises à nu, comme dans ce Submarino, drame familial éprouvant mais brillant.

On croirait un conte d’Andersen qui a mal tourné. Il était une fois deux frères oubliés des bonnes fées autant que de leur mère, partie boire et coucher dans tous les squats de Copenhague, leur léguant un irrépressible penchant pour l’alcool et la drogue. Devenus adultes, ils se perdent de vue, histoire de mieux gâcher leur vie chacun de leur côté, jusqu’à ce que leurs chemins se recroisent et que l’aîné, Nick (Jakob Cedergren) constate à quel point son petit frère (Peter Plaugborg), devenu père, s’en sort encore plus mal que lui. Impitoyable portrait d’une société avare de secondes chances, Submarino est conçu comme une chasse à l’espoir où chaque personnage doit fouiller sous les coups, les bleus et les canettes de bière pour trouver sa part d’humanité. Le film s’ouvre et se referme sur l’enfance des deux frères, comme si la vie d’adulte n’était qu’une parenthèse avant un nouveau point de départ.
_P.M.

Un film de Thomas Vinterberg // Avec Jakob Cedergren, Peter Plaugborg… // Distribution : MK2 Diffusion // Danemark, Suède, 2010, 1h45

Lire le portrait de l'acteur Jakob Cedergren

[Cinéma] La bande-annonce de la semaine

Le 25/08/2010

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LOST PERSONS AREA


Dans un bout du monde flamand, un chef de chantier vit avec sa femme et sa fille, gamine secrète, rêveuse et indépendante. Un jour, un accident vient bouleverser leur quotidien… Une œuvre sensible et organique, prix SACD du meilleur scénario à Cannes en 2009.

Un film de Caroline Strubbe // Avec Lisbeth Gruwez, Sam Louwyck… Les Acacias, Belgique, 1h49

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