
ROUE LIBRE
Liberté, j’écris ton nom (sur le goudron). Fort de la plus grande surface jouable jamais développée sur un titre (14 400 km²), le jeu de course Fuel entre au Guinness des records. On ouvre la voie ; ne vous perdez pas en route.
On aura beau gloser sur l’impact du film Home sur le vote des écolos de la dernière moisson, il ne faut pas oublier l’autre manipulation électorale que constitue la sortie de Fuel à la veille des élections européennes. Jugez plutôt : dans un présent alternatif, le réchauffement climatique a mis en vrac l’écosystème de régions entières des États- Unis, toujours rétifs à parapher le protocole de Kyoto. Le Nord du pays est en proie à la sécheresse, aux pluies torrentielles et aux tornades tordues, qui ne font rien qu’à se mettre en travers de la route des rares fondus qui gaspillent le peu de pétrole restant dans des courses interminables. Un pitch à la Mad Max comme moteur des consciences vertes ? Surtout une bonne excuse pour rouler à tombeau ouvert, n’importe où, n’importe comment.
En plein E3 (le « festival de Cannes » du jeu vidéo, qui a cette année fait la part belle à des licences éprouvées : Mario, Assassin’s Creed...), l’arrivée de Fuel constitue un pot d’échappatoire à la routine sur route. On attendait au tournant ce virage du jeu de course vers des terrains sans fin. L’argument des 14 400 km² est concluant et historique. Aux commandes d’une moto, on se sent aussi vulnérable et nain qu’un moucheron scotché au pare-brise d’un 4x4. Fuel affiche une distance d’affichage de 40 km. L’équation est simple : si tu vois la montagne au loin, là ou l’herbe cramoie et les nuages pleuvoient, tu peux y aller, c’est l’affaire d’une heure ou deux. L’expérience du voyage est saisissante et sur le chemin entre deux courses, on jurerait entendre les mômes* de la banquette arrière piailler : « Quand est-ce qu’on arrive ? J’ai envie de faire pipi... »
Las, pas l’ombre d’une aire d’autoroute sur les pistes des différents tableaux de Fuel. La nature est votre seule compagne, et la matrone a le souvenir mauvais de deux siècles d’émission effrénée de toxiques dans son atmosphère. « Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » semble objecter le macrocosme rageur qui vous jette les dix plaies d’Égypse sur le capot. En cours d’épreuve chronométrée, il faudra louvoyer entre les pylônes électriques abattus par la foudre et les maisons projetées par des cyclones cyclothymiques. Malgré quelques évènements climatiques « scriptés » (apparaissant immuablement au même endroit, au même moment), la surprise est toujours de mise. L’on passe imperceptiblement d’un paysage à l’autre, sans chargement : forêts en feu, vallons verdoyants, déserts arides ou glaciers abrupts. Le tout est sublimement dynamisé par l’alternance du jour et de la nuit, tout en couchers de soleil enivrants et clairs de lune ensorcelants. Il faut s’y frotter pour comprendre l’excitation et la promesse panoramique que revêt le franchissement de chaque colline, chaque butte qui nous sépare d’une hypothétique ligne d’arrivée.
Cette liberté a un coût irréductible. Celui d’une panse affamée et d’une vessie noyée dans l’échec des bonnes résolutions que l’on tente de s’imposer : « Allez, je vais jusqu’à cette plage et après, je m’arrête, c’est promis. » On ne perd pas la boussole pour autant. Pour parvenir à cette prouesse géographique, les développeurs français du studio Asobo ont dû faire des sacrifices techniques regrettables : le clipping omnipotent fait apparaître des arbres et des textures de route au dernier moment, la conduite est parfois molle et manque de personnalité, ne servant pas à sa juste valeur la diversité des véhicules proposés (quads, buggys, camions, motos...). Mais Rome ne s’est pas faite en un jour et l’empire de Fuel n’a pas finit de s’étendre.
_Etienne Rouillon
Editeur : Codemasters - Plateforme : PC, PS3, X360