
LE SENS DE LA VIE
Avec
Poetry, portrait poignant d’une grand-mère dépassée, le Sud-Coréen
Lee Chang-Dong
redonne vie à cette notion d’un autre âge et pourtant essentielle à notre existence,
la poésie.
_Par Donald James
Ode à la vie, Poetry dessine le portrait d’une femme
âgée frappée par la maladie d’Alzheimer. Mija perd
la mémoire des mots, mais s’inscrit à des cours du
soir en rêvant de pouvoir composer des vers. Voir, sentir
et percevoir, tels sont les préceptes de son professeur.
À travers cet enseignement primaire se révèle
un enjeu esthétique et vital, suggérant que l’état passif,
réceptif, peut être source de révélation et de création.
Loin d’être inactive – et c’est peut-être là tout son
drame –, Mija, femme de ménage chez un riche vieillard
hémiplégique, ne cesse de courir, de s’agiter, car
tout lui échappe. Non seulement les mots, mais aussi
le sens du monde. Son petit-fils a participé à un viol
collectif à son lycée, et la victime s’est suicidée. Mija
n’a pas perdu son sens moral, mais elle ne sait comment
réagir. Grand-mère docile, elle continue à servir
le repas de l’adolescent sans que celui-ci ne lui décroche
un merci. Poussée par les pères des violeurs Ã
trouver un arrangement, elle rencontre la mère de la
victime mais ne parvient qu’à lui parler du goût des
abricots tombés de l’arbre… Un peu à côté, un peu
dedans, Mija est
borderline. Cette année en Corée
du Sud, la figure maternelle, matrice révélatrice des
pulsions détraquées d’une société misogyne, semble
occuper le devant de la scène avec l’ironique
Mother
de Bong Joon-ho et ce silencieux
Poetry. À travers ce
film, récompensé par le Prix du meilleur scénario Ã
Cannes, Lee remet le mélodrame au goût du jour.
Écrivain, ancien ministre de la Culture, Balzac moderne,
il livre une nouvelle grande histoire de petites gens,
après
Oasis et
Secret Sunchine, et détaille, avec un
sens de la réserve qui en fait toute la force, une tragédie
humaine glaciale sauvée in extremis par la poésie
et le cinéma.
Un film de Lee Chang-dong // Avec Yun Junghee, Lee David… // Distribution : Diaphana // Corée du Sud, 2009, 2h19