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Cannes 2008 (le blog, trié par catégorie)

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[Cannes 2008] François Bégaudeau

Le 26/05/2008

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OUBLIER MURNAU

 

François Bégaudeau vient d’être auréolé de la Palme d’or 2008 pour le film Entre les murs de Laurent Cantet, adapté d’un de ses livres et dans lequel il joue l’un des rôles principaux. Il y a huit mois, nous donnions la parole à l’écrivain, critique et professeur de français à l’occasion de la diffusion dans les collèges et lycées de la Palme d’or 2007, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, contre laquelle s’était un temps opposé le ministre Xavier Darcos. Bien que gratifié du Prix de l’éducation nationale 2007, le film roumain inquiétait l’administration pour sa « violence Â». Si le long métrage de Cristian Mungiu a finalement bien été montré durant l’année scolaire, la question de l’éducation à l’image reste d’actualité : à travers quels films affiner le regard des élèves ? D’une Palme à l’autre, voici le texte de François Bégaudeau.

 

 

Ne nous épuisons pas à déplorer que le Ministère de l’Éducation ait semblé embarrassé par son Prix attribué à 4 mois, 3 semaines, 2 jours, la Palme d’Or 2007. Il est souvent arrivé, il arrive, il arrivera encore que les institutions s’interposent héroïquement entre des films jugés nocifs et une jeunesse forcément incapable de les appréhender avec distance. Venons-en plutôt aux deux questions élémentaires posées par l’introduction du cinéma à l’école : quels films montrer et quoi montrer dans ces films ?

 

 

Neuve, la problématique recoupe cependant des débats vieux comme l’enseignement de la littérature, et toujours vifs. Le cours de français a-t-il pour objectif la transmission d’un patrimoine culturel, ou d’initier à la lecture et à l’écriture quitte à se donner des supports de moindre qualité ? En d’autres termes : puis-je faire l’impasse sur Racine si je constate que l’étude en est très difficile à des élèves peu familiers de la chose écrite ? En d’autres termes encore : le texte est-il une fin en soi ou le prétexte à une réflexion collégiale sur la langue, le récit, les idées, etc. Prof dans des quartiers difficiles pendant dix ans, j’ai tranché dès que je me suis rendu compte que la moitié de ma première classe de seconde ne captait rien à L’École des femmes. D’autres profs tranchent à l’inverse et persistent à remonter le fleuve de l’histoire littéraire en ramant comme des galériens à contre-courant. Libre à eux.

 

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[Cannes 2008] Palmarès Trois couleurs

Le 25/05/2008

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Voici le palmarès de notre rédaction

Palme d’or :

Two Lovers de James Gray

Grand Prix :

Le Silence de Lorna des frères Dardenne

Prix du jury :

Delta de Kornel Mundruczo

Prix de la mise en scène :

Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin

Prix du scénario :

Entre les murs de Laurent Cantet

Prix de la meilleure interprétation féminine :

Martina Gusman dans Leonora

Prix de la meilleure interprétation masculine :

Benicio Del Toro dans Che de Steven Soderbergh

Prix de la contribution artistique :

Ari Folman pour Valse avec Bachir

Caméra d’or :

Hunger de Steve McQueen

 

Par Sandrine Marques.

[Cannes 2008] Au jour le jour #10

Le 25/05/2008

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LA PARTIE POUR LE TOUT



Charlie Kaufman transforme New York en une scène de théâtre, tandis qu’Abel Ferrara s’installe au mythique Chelsea Hotel. Entre ces murs, les films s’ouvrent généreusement au monde. Et leur magie est opératoire, comme chez Eric Khoo.

 

 

Dernière journée de projection des films en compétition. Le programme est copieux qui oblige à renoncer au Palermo Shooting de Wenders dont sortiront hilares nos confrères, convaincus d’avoir vu le nouveau Rocky Horror Picture Show. On a jeté notre dévolu sur une séance parallèle : la projection du documentaire Chelsea on the Rocks, en présence du sulfureux Abel Ferrara qu’on a vu errer dans l’après-midi devant le MacDo’ de Cannes, deux bières à la main, parfaitement incognito. Rien d’étonnant à ce que le cinéaste underground ait voulu planter sa caméra au Chelsea Hotel, qui a accueilli la crème des artistes. Aujourd’hui racheté par un propriétaire qui a décidé de le transformer en hôtel de luxe, le Chelsea Hotel vit les dernières heures de son passé bohème. Foutraque et déjanté, à l’image de son réalisateur, Chelsea on the Rocks séduit par son dispositif simple et décomplexé : face caméra, des anciens résidents y vont de leurs petites anecdotes. Derrière, Ferrara s’exclame, jure comme un charretier, rigole, passe devant la caméra, joue de la gratte, pousse la chansonnette. C’est le film tout entier qui est contaminé par l’esprit bohème du lieu. Milos Forman raconte comment une mamie est morte noyée chez elle, après que les pompiers aient inondé son appartement qui n’était même pas en proie aux flammes. D’autres locataires tout aussi allumés jurent avoir croisé des fantômes. Ces séquences alternent avec des moments un peu artificiels de reconstitution, qui voient Sid Vicious s’engueuler copieusement avec sa compagne Nancy, interprétée par Bijou Phillips. Pendant la projection, Abel Ferrara (debout derrière nous) accompagne son film de francs éclats de rire. Contagieux.

 


 

New York donne une partie de son titre au premier film du scénariste Charlie Kaufman, en compétition officielle. Synecdoche, New York narre les affres conjugales et créatives d’un auteur dramatique, incarné par Philip Seymour Hoffman. Au bout d’une heure, le film (qui en fait deux) a déjà épuisé tout son potentiel. Pur film de scénario, la mise en scène est à la traîne d’une histoire bricolée en tous sens.

 

 

Ce n’est pas le cas avec Entre les murs de Laurent Cantet, qui adapte le livre éponyme de François Bégaudeau, ancien punk, critique aux Cahiers du Cinéma. Le film raconte une année scolaire dans une classe de banlieue où officie François (Bégaudeau dans son propre rôle), un professeur de français. Face à des élèves difficiles, s’instaurent de véritables joutes verbales comme champ d’expérimentation politique, social. Le langage occupe tout l’espace. Le propos est intelligent, la mise en scène précise sans être ostentatoire, et les élèves tout simplement confondants de talent et de naturel. Le film se distribue entre la salle de classe et celle des professeurs. Entre les murs est un huis clos contaminé par l’extérieur. Le politique n’est jamais loin, amené subtilement. La question des sans-papiers, des expulsions de familles étrangères s’invite au cœur de la salle de classe comme miroir de la société française.

 

 

Belle réussite, comme pour My Magic du Singapourien Eric Khoo, une fable minimaliste, violente et naïve à la fois. Un père alcoolique, abandonné par sa femme, élève seul son fils qui voudrait le voir changer de vie. Il met à profit ses talents de magicien. Mais c’est son corps tout entier qu’il va crucifier dans sa quête de rédemption. Étrange projet que My Magic, un conte cruel et poétique sur la misère et la marchandisation des corps. « Magie Â» est l’anagramme parfaite d’image. Manière parfaite de conclure la 61ème édition en demi-teintes du festival de Cannes, dont le palmarès ne devrait pas créer la surprise.


 

Sandrine Marques.


[Cannes 2008] Au jour le jour #9

Le 25/05/2008

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AMOURS CHIENNES


Quentin Tarantino donne sa leçon de cinéma. Paolo Sorrentino n’a pas appris la sienne. Philippe Garrel se perd dans les méandres de l’amour fou. Reste Wendy and Lucy, le nouveau film de Kelly Reichardt, notre enchantement du jour.

 


 

Quand le trublion du cinéma américain vient donner sa leçon de cinéma, on se bouscule au portillon. Ancien président du jury à Cannes, Quentin Tarantino avait présenté Boulevard de la mort l’an passé. Ses amazones de la route délurées avaient réveillé une Croisette asthénique. On escomptait le même effet avec ce coup de projecteur sur la filmographie du réalisateur pop le plus survolté de sa génération. À l’arrivée, on a eu un droit à un cours magistral un peu barbant, mené par Michel Ciment. Tarantino a joué les élèves appliqués, contre toute attente. Loin de l’exubérance qu’on lui connaît, il n’a pas été prolixe en matière d’anecdotes. Peu de choses ont émergé de ses choix de mise en scène, au profit d’une trop longue exposition sur son parcours parfaitement connu : une cinéphilie forgée dans les vidéos-clubs où il a officié comme vendeur pendant des années.

 

Philippe Garrel, champion des plus beaux titres de films du cinéma français, présente La Frontière de l’aube ce jour. Peut-on mourir d’amour ? Peut-on mourir au nom de la révolte ? Garrel le croit et chacun de ses films a la fulgurance d’une comète. Son dernier opus met de nouveau en scène des personnages ténébreux, dévorés par un sentiment romantique. Un photographe, qui doit réaliser un reportage sur une star, devient son amant. Leur passion conduit l’actrice au bord de la folie. Elle met fin à ses jours. Un an plus tard, le jeune homme s’apprête à épouser sa nouvelle compagne. Mais le fantôme de son amour défunt vient le hanter. La passion, le suicide, le refus du bonheur bourgeois sont des thèmes identifiés dans l’œuvre de Philippe Garrel, l’auteur du magnifique La Naissance de l’amour et plus récemment des Amants réguliers. Louis Garrel et Laura Smet forment un nouveau duo tragique mais le malaise s’invite en lieu et place de l’émotion. La fille de Johnny Hallyday campe une actrice suicidaire et alcoolique dont les excès la conduisent à l’asile, trouvant par là quelques échos autobiographiques. Une mise en abîme intéressante (Garrel avait filmé les affres de sa passion avec Nico dans La Cicatrice intérieure) mais pour le moins voyeuriste qui occupe la première partie d’un film en noir et blanc. La seconde partie, surnaturelle, achève de révéler les béances d’un film où la pauvreté des dialogues sidère. Que s’est-il passé ? Le cinéma de Garrel se situe à la même frontière de son titre : entre beauté et moments grotesques. Une zone indéterminée où vacille le faible halo d’un cinéma qui nous avait toujours éblouis jusqu’à présent.

 

Kelly Reichardt nous avait bouleversés avec Old Joy. Elle réitère sa performance avec son dernier film, de nouveau produit par Todd Haynes. La réalisatrice met en scène un duo, formé par Wendy (Michelle Williams, magnifique) et Lucy, sa chienne. L’animal appartient à la réalisatrice et occupait déjà un rôle important dans Old Joy. L’argument est minimaliste : Wendy fait la route avec son chien, direction l’Alaska. Sa voiture, dans laquelle elle dort, la lâche à Portland. Pour nourrir son chien, Wendy vole de la nourriture et se retrouve fichée. Elle accumule d’autres revers de fortune qui la conduisent à faire un choix douloureux. Kelly Reichardt, à sa manière sensible et intelligente, dresse le portrait d’une Amérique de laissés-pour-compte où chaque acte de sa bouleversante héroïne se transforme en geste de survie poignant. Wendy and Lucy est un petit miracle de cinéma.

 


 

Sandrine Marques

[Cannes 2008] Au jour le jour #8

Le 25/05/2008

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SODERBERGH NOUS FAIT CHE


Programme et dispositifs exceptionnels en ce jour de présentation du Che de Steven Soderbergh, en compétition officielle. Trois salles diffusent quasi simultanément le film d’une durée de 4h30, prévu avec  un entracte. Certains festivaliers arborent des tee-shirts idoines à l’effigie du guérillero. Mais tous ne tardent pas à découvrir que Soderbergh a cure du symbole. Son Che est anti-spectaculaire au possible. Un parti pris.




 

On apprend à l’entrée de la salle de projection qu’un panier repas nous sera servi à l’entracte du film. Un geste bien urbain de la part de  la production du Che qui impose au journaliste au bout du rouleau un véritable marathon en image. On fait promettre aux spectateurs munis d’invitations qu’ils ne quitteront pas la séance à l’entracte. C’est dans cette atmosphère disciplinée qu’on s’apprête pourtant à faire la révolution pendant plus de 4h. Les lumières s’éteignent pour se rallumer quelques minutes plus tard. Le projectionniste – sans doute aussi épuisé que nous – a inversé les bobines ! Commencer par l’exécution de Che Guevara n’aurait rien changé au film tant sa structure éclatée flirte avec l’expérimental. Il a fallu huit ans au projet pour voir le jour. Pour les raisons qu’on imagine, les studios américains étaient frileux à l’idée de produire un biopic sur le plus farouche opposant des États-Unis. Che devait être initialement réalisé par Terrence Malick qui a préféré se concentrer sur Le Nouveau Monde. Bien lui en a pris. Passionné par l’épopée du révolutionnaire argentin, Soderbergh s’est alors mis sur les rangs. Habitué à expérimenter les formes cinématographiques, sa démarche est limpide dès la première demi-heure de son film, où son refus du spectacle se manifeste. Le meneur de la révolution cubaine ne sera pas charismatique à l’écran. Pour autant, Benicio Del Toro, qui se glisse dans la peau de son personnage avec aisance, convainc dans ce registre
« profil bas Â».

 



La première partie du film porte sur l’épisode cubain qui s’est soldé par une victoire. Souhaitant étendre la révolution à toute l’Amérique latine, Che Guevara se rend en Bolivie où il est exécuté. Cette histoire occupe la deuxième partie du film. Sur cette structure en miroir inversé (la gloire et l’échec), Soderbergh construit un film peu captivant, tant le refus (louable) de la fresque ou de la reconstitution historique rend l’ensemble peu avenant. Le film fonctionne par blocs narratifs. Sur ces îlots fictionnels à la dérive, difficile d’y arrimer une attention soutenue. Dans le premier volet, le réalisateur recours au noir et blanc lorsque Che Guevara s’adresse à la tribune de l’ambassade des Nations-Unies. Procédé cosmétique s’il en est. En dehors de ses qualités techniques (une très belle photo) ou de son interprétation, le Che de Soderbergh ne justifie pas sa durée fleuve. On s’interroge sur la façon dont le film sera distribué. Dans son format actuel, ce serait un suicide commercial. La révolution attendra.

Sandrine Marques

[Cannes 2008] Au jour le jour #7

Le 22/05/2008

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DELTA FORCE

 

 

Poids lourd de la compétition, Clint Eastwood déçoit avec The Exchange (L’Échange), un film classique pourtant parfaitement taillé. Lucrecia Martel a essuyé, quant à elle, les premières huées du festival pour sa Femme sans tête, sous influence antonionienne. La belle surprise du jour nous vient de Hongrie. Le film s’appelle Delta et c’est un prodige.

 

 

Après son admirable diptyque (Lettres d’Iwo Jima, La Mémoire de nos pères), on attendait avec impatience le nouveau film de Clint Eastwood. Déjà en compétition officielle en 2003 avec Mystic River, le réalisateur poursuit dans L’Échange sa réflexion sur le mal. À la fin des années 1920, une célibataire élève seule son fils de neuf ans. Il disparaît. Plusieurs mois plus tard, la police le retrouve. Mais sa mère soutient qu’il ne s’agit pas de sa progéniture. S’ensuivent des pressions de la part de la police de New York, un internement forcé et une lutte acharnée pour la vérité. L’affaire Collins avait ému l’Amérique en son temps. À partir de cette histoire vraie, Eastwood réalise un film inquiet, plutôt intéressant dans ses saillies politiques, mais sans réelle zone d’ombre. Moraliste attaché à la famille, le cinéaste dénonce la corruption de la police et une société où les enfants sont exposés par négligence aux pires épreuves. Le film fonctionne dans ses flashes-back effrayants où l’on découvre, au cœur d’une ferme isolée, des scènes d’horreur. En somme, quand Eastwood renoue avec la part obscure de son cinéma. Walter Collins a-t-il été assassiné par un tueur d’enfants pervers ? On ne le saura jamais. Le spectateur est placé au même niveau d’ignorance que son héroïne, campée par une Angelina Jolie peu convaincante.

 

 

Remâchant notre peine d’amour perdu pour le maître, on se dirige à la projection de La Femme sans tête, en compétition. Bon a priori, le film dure 1h30 et c’est une bénédiction pour le festivalier épuisé. On découvre assez rapidement que chez Lucrecia Martel, la durée des films est arbitraire. Vainement, on attend l’accident. Il intervient pourtant assez rapidement. Une femme percute en voiture un chien. Très secouée, elle se rend à l’hôpital pour subir une série d’examens. Convaincue d’avoir tué quelqu’un et totalement déphasée, elle prend une chambre d’hôtel, se donne sans conviction à l’un de ses amis, puis retrouve son mari qui la convainc de son innocence. La vie reprend ses droits. Elle est d’une banalité affligeante. Martel sait à l’évidence composer ses cadres qui illustrent son titre programmatique. Procédant par décadrages, elle filme une héroïne coupée d’elle-même et du monde après son traumatisme. Mais la réalisatrice ne parvient pas à installer l’étrangeté qu’elle poursuit au cœur du quotidien. Et ce (comble de l’ironie au regard du titre) par excès de cérébralité. Trop de tête donc et pas assez de générosité dans le geste.

 

 

On enquille alors avec Delta de Kornel Mundruczo, le troisième film en compétition de la journée. Le jeune réalisateur hongrois n’en est pas à son premier fait d’armes, lequel avait remporté le Léopard d’Or à Locarno pour son tout premier film Pleasant Days. Delta nous emmène sur les rives du Danube où un frère et sa sÅ“ur décident de s’isoler, loin d’une communauté rustre de villageois. Ils construisent une maison sur pilotis où ils abritent leurs amours incestueuses. Leur relation immorale attise la jalousie des autochtones frustrés. La violence explose. Plastiquement sublime, Delta se charge d’une tension sexuelle dès les premiers plans. Le retour au primitif (matérialisé par une nature sensuelle et indomptée) déchaîne les pulsions. Mundruczo observe une humanité fangeuse, guidée par ses bas instincts, à la manière de Béla Tarr, crédité dans les remerciements. Le couple taiseux formé par Oris Toth et Félix Lajko, anges parmi les gueux, captive. Il est promis à de possibles prix d’interprétation féminine et masculine. 

 

Sandrine Marques

 

 

[Cannes 2008] Au jour le jour #6

Le 21/05/2008

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L'AMOUR EN MODE MAJEUR par notre envoyée spéciale à Cannes

 

Trois notes de piano, deux frères : une palme ? Avec Le Silence de Lorna, Luc et Jean-Pierre Dardenne, habitués du tableau d’honneur cannois, pourraient bien ajouter une troisième Palme d’or à leur palmarès. Deux femmes, un homme, un choix cornélien : avec Two Lovers, James Gray signe un sublime mélo dont la petite musique ne cesse de nous hanter.

 

 

Il a suffi de trois notes de musique pour que le dernier film des frères Dardenne soit au cÅ“ur de toutes les conversations du jour. Chantres d’un cinéma naturaliste, dépouillé de tout artifice, les cinéastes ont imposé leur signature d’auteurs au fil des films : caméra mobile, filmant au plus près des acteurs, absence de musique et de lumières additionnelles ont accompagné jusqu’à présent leurs récits intimistes. On avait déjà eu des indices d’évolution du cinéma des Dardenne dans Le Fils, à l’occasion d’une scène de course-poursuite motorisée. L’action faisait irruption dans leur univers. Le choc aujourd’hui tient au recours à la musique, timide mais flagrant, dans la dernière séquence du Silence de Lorna. Après Rosetta, le film raconte une autre trajectoire féminine, celle de Lorna (Arta Dobroshi, lumineuse), une Albanaise. Travaillant pour une organisation qui arrange des mariages blancs contre de l’argent, la jeune femme est sur le point d’obtenir la nationalité belge et d’ouvrir un snack. Pour l’heure, elle est mariée à Claudy (Jérémie Rénier), un junkie qui décroche pour elle. Mais afin favoriser un nouveau mariage avec un Russe, les hommes de main n’hésitent pas à éliminer Claudy. Lorna bascule. Toujours aussi attentifs à leurs acteurs, qu’ils suivent avec une caméra mobile, les frères Dardenne leur laissent davantage de champ. Un espace salutaire qui permet d’explorer toutes les facettes de deux corps en souffrance, l’un rongé par le manque, l’autre vendu comme une marchandise. C’est ce qui rapproche deux êtres que tout oppose. Fable tragique sur la mondialisation, Le Silence de Lorna explore dans un second segment une psychose. En plein déni de réalité, l’héroïne s’arrange avec sa culpabilité et emporte, au creux de son ventre, le secret d’un amour contrarié. Bouleversant. 

 

 

 

James Gray serait-il devenu subitement prolifique, lui qui nous avait fait patienter plus d’une décennie avant de revenir avec La Nuit nous appartient au meilleur de son cinéma ? À peine un an après son histoire de famille biologique et mafieuse, il explore un registre inattendu : la comédie romantique. Gray s’enfonce dans le genre tête baissée, laissant craindre le pire. Ce sera en fait le plus beau mélo qu’on ait vu depuis Sur la Route de Madison. Après un échec amoureux dont il ne se remet pas, un trentenaire bipolaire (Joaquin Phoenix) retourne vivre chez ses parents à Brooklyn. Travaillant dans le pressing familial, on lui présente, dans le cadre d’une rencontre arrangée, la fille des futurs repreneurs de l’entreprise. Dans l’intervalle, le héros rencontre sa belle voisine, aussi déglinguée que lui. Il en tombe éperdument amoureux. Dès lors, deux voies s’offrent à lui, impliquant un choix déchirant : une vie conformiste avec la brune Sandra (Vinessa Shaw) ou l’amour fou avec la blonde et fantasque Michelle (Gwyneth Paltrow). Two Lovers raconte ni plus, ni moins comment un garçon devient un homme. Joaquin Phoenix, tout en fêlures, excelle dans le rôle d’un héros infantile et fragile qui finit par s’accomplir douloureusement. Le film réserve des moments de comédie qui contrastent avec la tonalité tragique de l’ensemble. Une cohabitation des genres qui épouse le mouvement de l’amour où il y a, selon Gray, toujours des moments un peu absurdes.

 

 

Le cinéaste observe avec justesse les comportements. On ne s’identifie pas à un personnage en particulier mais à tous qui incarnent trois états de souffrance amoureuse. On retrouve le sens consommé de l’exposition de James Gray. La séquence d’ouverture sur la tentative de suicide pathétique du héros traduit à l’image (floue et décadrée) l’instabilité du héros borderline. Gray s’essaie subtilement à la critique sociale. La rencontre entre Léonard et Michelle est aussi celle de deux milieux qui n’ont rien en commun. Elle surligne également l’opposition de deux territoires : Brooklyn, la populaire, Manhattan, la huppée, sublimée par la caméra de Gray. À noter encore la composition parfaite d’Isabella Rosselini dans le rôle d’une mère soucieuse du bonheur de son fils. Ce brassage des genres et des thèmes rendent compte de toute la richesse d’un film qui fait de ses manques (on regrette que Gray n’ait pas coupé plus vite sa fin sur l’image d’un gant rendu au rivage) et de son émouvante fragilité, une force. Two Lovers est un mélo de la plus belle eau où les amoureux nous ressemblent un peu.

 

Sandrine Marques

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