
L'AMOUR EN MODE MAJEUR par notre envoyée spéciale à Cannes
Trois notes de piano, deux frères : une palme ? Avec Le Silence de Lorna, Luc et Jean-Pierre Dardenne, habitués du tableau d’honneur cannois, pourraient bien ajouter une troisième Palme d’or à leur palmarès. Deux femmes, un homme, un choix cornélien : avec Two Lovers, James Gray signe un sublime mélo dont la petite musique ne cesse de nous hanter.

Il a suffi de trois notes de musique pour que le dernier film des frères Dardenne soit au cœur de toutes les conversations du jour. Chantres d’un cinéma naturaliste, dépouillé de tout artifice, les cinéastes ont imposé leur signature d’auteurs au fil des films : caméra mobile, filmant au plus près des acteurs, absence de musique et de lumières additionnelles ont accompagné jusqu’à présent leurs récits intimistes. On avait déjà eu des indices d’évolution du cinéma des Dardenne dans Le Fils, à l’occasion d’une scène de course-poursuite motorisée. L’action faisait irruption dans leur univers. Le choc aujourd’hui tient au recours à la musique, timide mais flagrant, dans la dernière séquence du Silence de Lorna. Après Rosetta, le film raconte une autre trajectoire féminine, celle de Lorna (Arta Dobroshi, lumineuse), une Albanaise. Travaillant pour une organisation qui arrange des mariages blancs contre de l’argent, la jeune femme est sur le point d’obtenir la nationalité belge et d’ouvrir un snack. Pour l’heure, elle est mariée à Claudy (Jérémie Rénier), un junkie qui décroche pour elle. Mais afin favoriser un nouveau mariage avec un Russe, les hommes de main n’hésitent pas à éliminer Claudy. Lorna bascule. Toujours aussi attentifs à leurs acteurs, qu’ils suivent avec une caméra mobile, les frères Dardenne leur laissent davantage de champ. Un espace salutaire qui permet d’explorer toutes les facettes de deux corps en souffrance, l’un rongé par le manque, l’autre vendu comme une marchandise. C’est ce qui rapproche deux êtres que tout oppose. Fable tragique sur la mondialisation, Le Silence de Lorna explore dans un second segment une psychose. En plein déni de réalité, l’héroïne s’arrange avec sa culpabilité et emporte, au creux de son ventre, le secret d’un amour contrarié. Bouleversant.
James Gray serait-il devenu subitement prolifique, lui qui nous avait fait patienter plus d’une décennie avant de revenir avec La Nuit nous appartient au meilleur de son cinéma ? À peine un an après son histoire de famille biologique et mafieuse, il explore un registre inattendu : la comédie romantique. Gray s’enfonce dans le genre tête baissée, laissant craindre le pire. Ce sera en fait le plus beau mélo qu’on ait vu depuis Sur la Route de Madison. Après un échec amoureux dont il ne se remet pas, un trentenaire bipolaire (Joaquin Phoenix) retourne vivre chez ses parents à Brooklyn. Travaillant dans le pressing familial, on lui présente, dans le cadre d’une rencontre arrangée, la fille des futurs repreneurs de l’entreprise. Dans l’intervalle, le héros rencontre sa belle voisine, aussi déglinguée que lui. Il en tombe éperdument amoureux. Dès lors, deux voies s’offrent à lui, impliquant un choix déchirant : une vie conformiste avec la brune Sandra (Vinessa Shaw) ou l’amour fou avec la blonde et fantasque Michelle (Gwyneth Paltrow). Two Lovers raconte ni plus, ni moins comment un garçon devient un homme. Joaquin Phoenix, tout en fêlures, excelle dans le rôle d’un héros infantile et fragile qui finit par s’accomplir douloureusement. Le film réserve des moments de comédie qui contrastent avec la tonalité tragique de l’ensemble. Une cohabitation des genres qui épouse le mouvement de l’amour où il y a, selon Gray, toujours des moments un peu absurdes.

Le cinéaste observe avec justesse les comportements. On ne s’identifie pas à un personnage en particulier mais à tous qui incarnent trois états de souffrance amoureuse. On retrouve le sens consommé de l’exposition de James Gray. La séquence d’ouverture sur la tentative de suicide pathétique du héros traduit à l’image (floue et décadrée) l’instabilité du héros borderline. Gray s’essaie subtilement à la critique sociale. La rencontre entre Léonard et Michelle est aussi celle de deux milieux qui n’ont rien en commun. Elle surligne également l’opposition de deux territoires : Brooklyn, la populaire, Manhattan, la huppée, sublimée par la caméra de Gray. À noter encore la composition parfaite d’Isabella Rosselini dans le rôle d’une mère soucieuse du bonheur de son fils. Ce brassage des genres et des thèmes rendent compte de toute la richesse d’un film qui fait de ses manques (on regrette que Gray n’ait pas coupé plus vite sa fin sur l’image d’un gant rendu au rivage) et de son émouvante fragilité, une force. Two Lovers est un mélo de la plus belle eau où les amoureux nous ressemblent un peu.
Sandrine Marques