A quelques heures du palmarès, retour sur quelques films présentés en compétition lors de la 62è édition cannoise.

A l’occasion du 40è anniversaire du festival de Woodstock, Ang Lee (Brokeback Moutain) réalise l’opportuniste Taking Woodstock, une comédie destinée au grand public. Tout en surface, avec ses personnages à la limite de la caricature (la mère juive, radine et oppressante), le film remplit néanmoins sa fonction de divertissement. 1969, une petite bourgade du nord de l’Etat de New York. Elliot Tiber (excellent Demetri Martin, vu dans la série Flight of the Concords), est dans une situation économique catastrophique. Gérant d’un motel familial sur le point d’être saisi, il contacte des producteurs d’un festival de musique. Bientôt, un demi-million de personnes envahissent le village, pour le plus grand événement de la contre-culture. De la musique, il ne sera pas fait grand cas ici. De la scène, nous ne verrons rien qu’un point lumineux, logé au fond d’une cuvette herbeuse, pendant un trip sous acide, inutile au plan fictionnel autant que cliché. Face au touchant Demetri Martin, Emile Hirsch et Paul Dano jouent les utilités, à l’instar d’un film résolument décoratif.

De la musique, mais de la grande cette fois-ci avec Vincere de Marco Bellochio qui signe un film opératique. Le réalisateur revient sur un fait méconnu de l’histoire italienne : les amours de Benito Mussolini et de sa maîtresse Ida Balser, dont il a eu un fils. S’il a reconnu dans un premier temps l’enfant, le dictateur a fait disparaitre toutes les traces de cette liaison, une fois marié à une autre et au pouvoir. En amoureuse dépendante et fusionnelle, l’actrice Giovanna Mezzogiorno impressionne par son intensité. Ida Balser a passé une partie de sa vie à l’asile. Folle, affabulatrice, paranoïaque, aucun adjectif ne lui sera épargné et la vérité, jamais reconnue de son vivant. Quant à son bâtard, il va connaitre le même sort. L’asile fonctionne comme le lieu métaphorique de l’Italie fasciste, enfermée dans son idéologie radicale. Bellochio filme ces destins broyés, avec le lyrisme de l’opéra italien. Très travaillée, la bande son joue sur les ruptures, entre silence de plomb et envolées emphatiques. Vincere est un grand film romanesque.

Cette dimension romanesque fait précisément défaut à Visage du réalisateur taïwanais Tsaï Ming-Liang. L’auteur francophile de La Rivière (son chef d’œuvre), grand admirateur de Truffaut, fait ici sa Nuit américaine. Film dans le film, Visage rend hommage aux acteurs. La caméra scrute la beauté de leurs visages, en caresse la surface réactive et émouvante. Si l’on retrouve tous les motifs chers à l’auteur (l’inondation, la comédie musicale), cette commande du Musée d’Orsay peine à s’incarner. Le film est une succession de tableaux, où l’auteur cite son propre cinéma. En écho à un autre tableau, Laetitia Casta joue les Salomé face à Lee Kang Sheng, dans une séquence (ketchup et plastique) qui évoque le Dracula de Coppola. Tsaï Ming Liang réunit Fanny Ardant Jean-Pierre Léaud (les acteurs fétiches de Truffaut) pour les plonger dans sa fantaisie cinéphile. Au mieux, on éprouve une tendresse pour ce film-clin d’œil, qui trouvait déjà sa matrice dans Et là -bas quelle heure est-il ?

Et à Tokyo, quel bruit fait-il ? La réalisatrice espagnole Isabel Coixet tente d’y répondre avec Maps of the sound of Tokyo. On reste malheureusement sourds à sa proposition. La petite amie d’un expatrié (Sergi Lopez) se suicide. Ivre de douleur, son père met un contrat sur la tête de son gendre. Une tueuse est chargée de liquider le fiancé défaillant, mais elle tombe amoureuse de sa cible. Ils entament une liaison torride, où elle joue les substituts affectifs. Isabel Coixet délaisse rapidement le seul personnage intéressant de son récit, au scénario balisé : un vieil homme solitaire qui enregistre les sons de la ville. Narrateur de l’histoire, il aurait pu apporter au film la substance qui lui manque cruellement. Horriblement cliché, le film trouve une résolution navrante. Gaspar Noé, lui, a su oser. On ne peut s’empêcher de comparer les deux films (qui se sont faits avec la même production japonaise), l’un furieux, produisant du cinéma, quand l’autre, illustratif, reste à la surface de son sujet.
_Sandrine MARQUES