Technologie
[Portrait] Paul Davis
Le 19/02/2008
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Il s’appelle Paul Davis, c’est l’un des papas de GTA, et il dézingue l’industrie du jeu vidéo. Gratuit, pauvre graphiquement, son dernier bébé, Last Of The Patriots, est une mise à mort du jeu d’aujourd’hui, autant qu’un cri d’amour pour le jeu d’hier.
Demandez à qui voudra bien vous répondre : le jeu référence du moment, c’est Assassin’s Creed. Le studio canadien d’Ubisoft a fait frissonner d’extase nos consoles, en pariant sur un photoréalisme et une palette d’animations à rendre jaloux DreamWorks et autres Disney. La perplexité est donc de mise chez les joueurs lorsque Paul Davis, le créateur des cultes GTA San Andreas et Man Hunt, met en ligne un jeu qui prend l’exact contrepied graphique et scénaristique de ce qui se fait de mieux aujourd’hui.
Ce jeune développeur britannique s’est fait un nom dans le jeu vidéo en prônant l’ultra-violence ludique, comme exutoire du Mal produit par la vie en société. Cette pédagogie nihiliste aucunement potache est au centre de Last Of The Patriots (L.O.T.P.). L’expérience du jeu ici est similaire à celle d’une séance de cinéma : progression narrative fluide et linéaire, abondance de dialogues, liberté d’évolution réduite. Davis se targue d’avoir créé un jeu comme un réalisateur tourne un film : en partant d’un script. Cette base scénaristique doit devenir le critère majeur dans l’élaboration d’un jeu, même si elle est lapidaire – un vétéran alcoolique reprend du service dans un futur de science-fiction. «Vous vous rappelez quand on jouait aux petits soldats ? Il y avait les gentils contre les méchants. Les jeux vidéo n’ont pas vraiment dépassé ce stade. Je me fais trop vieux pour ça. » Si l’industrie du jeu vidéo veut gagner ses galons de média à part entière, il faut qu’elle porte une idée, un sens. Le projet du poète, en somme : donner à voir, plutôt qu’imposer une vision léchée des choses.
Le venin punk du do it yourself coule dans les veines de Davis quand il fustige la vaine surenchère graphique des développeurs, gommant les aspérités et la profondeur des jeux. Ce constat, il le fait à sa sortie du controversé studio Rockstar Games, lorsqu’on lui propose de travailler pour l’industrie du jeu vidéo pornographique. Même dans cette nouvelle niche, « les jeux sont évalués selon cinq critères : le graphisme, la jouabilité, les sons, la musique et la durée de vie. L.O.T.P. n’a aucune de ces qualités ». Pour n’en conserver qu’une : une exigence morale. En évoquant en filigrane le bourbier irakien, L.O.T.P. plonge l’industrie du jeu vidéo dans son enfer pour qu’elle y trouve sa rédemption. Johnson (le héros du jeu) est un cliché du G.I. débarquant sur une planète pour jouer la partition de la paix au son du canon. Au fil du jeu, il se retourne contre le corps militaire, tout comme Davis s’est retourné contre son industrie ludico-mercantile. « L.O.T.P. est une réflexion sur la façon dont nous prostituons nos âmes pour de l’argent. Johnson a perdu le sens de sa vie, il cherche la mort, et c’est dans l’enfer du front qu’il trouve le salut. »
Chaque génération de joueurs a connu un jeu au graphisme rudimentaire mais hautement addictif, de Pac-Man dans les années 1970 à Tetris ou Snake il y a dix ans, popularisé par les téléphones portables de Nokia. No fun. C’est le cri poussé, à l’instar de Davis, par une phalange de développeurs et de joueurs amers mais très actifs sur le web, dépités par la débauche technologique des jeux d’aujourd’hui, qui imposent au joueur un investissement matériel onéreux. À l’instar de la bulle Internet de mars 2000, on assisterait selon eux à une « bulle graphique » qui phagocyte le plaisir du jeu. Le salut passe ici par un retour aux fondamentaux : l’expérience ludique, qui allie plaisir et réflexion. Davis nous a d’ailleurs prévenu : il n’est plus un enfant à qui l’on dit « touche avec les yeux ». Lui veut d’abord toucher avec son coeur.
_Étienne ROUILLON
Téléchargez gratuitement Last Of The Patriots en français sur www.last-of-the-patriots.com















