Cinéma
[Cinéma] L’homme qui danse
Le 19/08/2008
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À l’occasion de la sortie de l’intégrale de ses films en DVD aux éditions Pyramide, nous avons rencontré l’immense réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, peintre taciturne du blues des pauvres gens. Portrait d’un cinéaste rock, fauve et pince-sans-rire, en texte et en vidéo.
Qui est cet homme étrange, à l’humour pince-sans-rire, qui, recevant le Grand Prix du Jury au festival de Cannes 2002 pour L’Homme sans passé, déclarait : « Je voudrais tout d’abord me remercier moi-même » ? Auteur, réalisateur, producteur et monteur de ses films, Kaurismäki aime la musique, les laissés-pour-compte et les chiens errants, les voitures américaines, l’alcool fort et les couleurs vives. Qu’elle vienne du rock n’roll américain ou du tango finlandais, toute la musique qu’il aime fait partie intégrante de sa vie et de son oeuvre. Lorsqu’il monte les marches du Palais, à Cannes, il termine toujours par une petite danse sur le tapis rouge. Quand il rencontre un groupe de musicos déjantés, les Leningrad Cowboys, il leur consacre deux longs, cinq courts et un moyen métrage. Et si les personnages de ses films ont la parole rare – il a même réalisé «le dernier film muet du XXème siècle », Juha (1999) –, les chansons qui les accompagnent, sur une vieille radio ou dans le juke-box d’un bar, disent bien les mots qui se baladent dans leur tête de solitaire ; ce sont des météorologies intérieures, avec arc-en-ciel et nuages, vent et pluie, neige et soleil.

Grande carcasse au visage impassible fendu d’un regard d’eau claire, Aki Kaurismäki ressemble à un ours triste. Il se dit pessimiste ; on le sent concerné par l’humanité, inflexible et sans concession. Ses films racontent presque tous le même monde : celui des «petits, des obscurs, des sans-grade », les oubliés de la croissance, les chômeurs, les clochards et les alcooliques. Tous ces gens qu’il montre sans effet ni affect : tel qu’il les voit et tels qu’ils sont. Fautifs, parfois. Jamais plaintifs. Dignes et droits. Car même s’ils chancellent sous le poids de la vie, des coups, ou de l’alcool, leur force reste immense. Et leur beauté renversante. L’éboueur de Shadows in Paradise (1986), le docker d’Ariel (1988), l’ouvrière de La Fille aux allumettes (1989), l’employé de bureau de J’ai engagé un tueur (1990), les chômeurs d’Au loin s’en vont les nuages (1996), l’amnésique de L’Homme sans passé (2002) se cognent à la réalité cruelle, s’y abîment inexorablement ou parviennent à la fuir in extremis. Rat de cinémathèque depuis qu’à 16 ans, il a découvert au programme d’un ciné-club Nanouk l’esquimau de Flaherty et L’Âge d’or de Buñuel, amoureux d’Ozu, Bresson, Chaplin, Godard, Capra et quelques autres, Aki a d’abord co-écrit des films avec son frère aîné Mika, avant de se lancer seul, en 1983, dans une adaptation moderne de Crime et châtiment.

Entre ce premier film, où un ouvrier travaillant dans un abattoir assassine froidement un patron, et le quinzième à ce jour, Les Lumières du faubourg (2006), où un gardien de nuit solitaire traverse les sept cercles de l’enfer avant de croiser enfin un regard d’amour, presque rien n’a changé. Entouré du même chef-opérateur et d’une troupe d’acteurs fidèles, Kaurismäki creuse le même sillon, révèle la grandeur des «petites gens», leur souffrance et leur courage. Même si, comme il le dit dans un documentaire de Guy Girard, il a toujours eu «du pain à manger et des livres à lire », le Finlandais a exercé quantité de « petits » métiers dans sa jeunesse – facteur, plongeur, magasinier… – et côtoyé de près ces hommes et ces femmes qui, depuis vingt-cinq ans, sont les (anti)héros de ses histoires. Les lieux d’Helsinki qu’il filme, du port majestueux aux bars bondés de trognes avinées, des usines déshumanisées aux rues vidées d’êtres humains, sont autant de témoignages d’une époque qui semble s’être arrêtée dans les années 1950-1960, quand la classe ouvrière croyait encore à des lendemains chantants. Le dénuement des décors et des lignes est resté, le noir et blanc hiératique qui sertit les visages cède parfois la place à des explosions de couleurs : les murs vont du vert d’eau au bleu canard tandis que, de-ci delà , des rouges éclatent sur les lèvres ou le manteau d’une femme. La noirceur absolue des débuts s’est un peu adoucie, l’ironie, souvent, lui fait paravent. Face à la cruauté du monde, le cinéma d’Aki Kaurismäki nous est nécessaire.
Isabelle DANEL
















