Quels effets visuels vous ont le plus impressionné?
Durant les essais, Clouzot a essayé beaucoup de choses. Il y va de la folie obsessionnelle d’un créateur de ne jamais être satisfait de son oeuvre… Des effets de miroir, qui permettent de couper des têtes en deux, de déformer. Il a peint ses acteurs en bleu, en vert, en jaune. Un délire !


Bernard Stora, stagiaire sur le tournage de Clouzot, affirme que le garde-fou qui a manqué au réalisateur, c’est un producteur. Personne n’était là pour le stopper…
Il avait perdu sa mère juste avant le début du tournage. Ajoutez à cela les quatre mois d’essais, qui ont été une expérience épuisante : quand le tournage commence, il est déjà dans le doute. Il a cru qu’il pouvait tout se permettre, mais il fallait un moment qu’il se heurte au principe de réalité. Personne ne s’est manifesté : il faut quand même rappeler que c’était un immense réalisateur, on l’appelait « le Hitchcock français ».


Chabrol a réalisé un film, L’Enfer, à partir du scénario de Clouzot. Il a dit à ce propos que « c’est dangereux de prendre le scenario de quelqu’un d’aussi prestigieux et de le ramener à soi ». Avez-vous eu peur de vous lancer dans cette entreprise ?
J’ai peur depuis le début. C’est un film maudit qui a failli coûter sa réputation à Romy Schneider, qui a été le point final de la carrière de Clouzot – il a ensuite réalisé un dernier film, La Prisonnière, qui n’était pas une réussite – et qui a coûté une fortune aux assurances. Je me suis dit : « Je suis le prochain sur la liste. » Finalement, je m’inscris comme l’un des acteurs du troisième acte du film de Clouzot, celui de la résurrection.


Dans le scénario de L’Enfer, le personnage de Marcel finit par dire : « Je sais plus, j’m’y perds. » Comment avez-vous travaillé ce parallèle entre Clouzot et son personnage ?
Le parallèle s’installe de lui-même. D’un côté, il y a l’obsession de Clouzot : prouver qu’il est capable d’inventer un nouveau cinéma, au point de perdre les référents même du cinéma [les jeunes Turcs de la Nouvelle Vague venaient de la rattacher, péjorativement, aux films dits de «qualité française », ndlr]. De l’autre, la jalousie obsessionnelle de son personnage, au point de ne plus distinguer le vrai du faux. Leur trajectoire est comparable, et ils sont surtout clairement fascinés par la même femme… Romy Schneider est d’une beauté époustouflante. On ne l’a jamais connue comme ça.


Est-il risqué de vouloir disséquer la folie, de la mettre en équation ?
Peut-être, mais en même temps Hitchcock a réussi avec Vertigo, ou la séquence de Dali dans La Maison du Dr. Edwards. Pour moi, un des films les plus démentiels sur la folie, c’est All About Eve de Mankiewicz. La descente de l’escalier de Gloria Swanson dans Sunset Boulevard de Billy Wilder, c’est la folie dans toute sa splendeur cinématographique. De même que Citizen Kane, d’ailleurs ! En fait, je crois que la plupart des grands films sont ceux qui arrivent à approcher la folie.

La cinéphilie n’est-elle pas une forme de folie ?
Oui, parce qu’on a envie de tout savoir, de tout connaitre, et c’est évidemment impossible. Moi ce qui me rend fou, c’est l’idée qu’il y a encore des bobines de films enfouies dans des caves ou des greniers. On peut y voir un délire de puissance, mais ce que j’aime, c’est essayer de restaurer le spectateur, c'est-à-dire ce qu’il y a de vivant dans ces films oubliés. Avec L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, je propose aux spectateurs de remonter le temps avec moi, jusqu’en 1964. Et quelque part, si on remonte le temps, on promet au spectateur de rajeunir : on est dans Docteur Faust !