
GRAVITÉ LÉGÈRE
Styliste funambule de la chanson française, Bertrand Belin trouve avec Hypernuit l’équilibre parfait entre gravité et légèreté, mélodie et poésie, dénuement et arrangement, et sur un fil éveille et réconcilie. Hyperbeau.
_Par Wilfried Paris
Champion d’une «autre chanson française», communauté idéale de singularités lettrées (Barbara Carlotti), folk (JP Nataf), fantasques (Albin de la Simone), duales (Arlt) ou franchement bien (Les Disques Bien : Flop, tante Hortense, French), Bertrand Belin creuse son sillon sur un troisième album limpide, ressassant en guitares claires et gravité concise ses obsessions villageoises et rêves de foyer, encore un peu cow-boy solitaire sous le soleil exactement, mais plus pour longtemps, cette Hypernuit méritant la compagnie d’un large public, qu’on lui promet.
Après un album éponyme et La Perdue, qui l’intronisaient fils elliptique de Bashung, mouillant les cordes sèches de cordes brillantes et de vents lointains (Ravel, Debussy, Mendelssohn) autant que de poésie livresque (Michaux, Roussel, Jaccottet), Belin ici délaisse un peu ses classiques au profit d’une «recherche de classicisme», c’est-à -dire une épure formelle «qui parle moins, mais dit plus » et fait la part belle aux chansons, aussi dénudées et solaires que le souvenir d’une jeune fille se baignant dans un étang, et pourtant porteuses d’interrogations profondes, existentielles : «Quand je chante "On ne laisse pas l’homme attendre sous le soleil", il ne faut pas y voir autre chose qu’une attente générale : on ne peut pas se contenter d’être grillé par le soleil en attendant de trépasser. Je distribue cette obsession en histoires avec des personnages, qui sont des avatars décharnés, sortes d’ectoplasmes de moi-même:celui qui part, celui qui revient, celui qui arrive à une frontière, celui qui se trouve sous le soleil et se demande s’il est le bienvenu…» Remontant vers les eaux de source d’une enfance que l’on devine amère mais ici transfigurée, Belin, accompagné d’un ballet de balais (Tatiana Mladenovitch à la batterie) et de ponctuations graves (Thibault Frisoni à la basse), touche et remue, en magnifiant discrètement ces petites flammes qu’entoure une obscurité profonde et grandissante. « Finalement, la phrase qui résume le mieux et très sincèrement ce disque, c’est "Je voudrais vivre plus longtemps pour être encore avec toi". »
Sans naïveté, tout en ellipses, l’hypertexte d’Hypernuit éclaire et éveille, et ramène au foyer les enfants prodigues, leur pardonnant plutôt que les jugeant, faisant œuvre de bienveillance. Accueillant autant qu’exigeant, ce disque sort quand les jours raccourcissent et pourra éclairer votre maison quand la nuit sera tombée. Et il ne s’agit pas que de musique.













